Les troubles dans l'enseignement Originel

Considérant globalement la progression sur la Voie bouddhique, Shakyamuni déclare, dans le Sûtra du Nirvana: " L'ignorance, dans son évolution, se transforme en sagesse ". Dans un commentaire sur le premier des dix ainsi: l'aspect, l'actuel Souverain de la Loi enseigne: " Cet < ainsi est l'aspect > est l'aspect de tous les êtres. Si on le considère du point de vue du sens profond de l'Ainsi venu de l'éveil originel, tous sont dotés de la nature du Bouddha. C'est pourquoi on peut dire qu'ils sont le Corps de communication de l'Ainsi venu, la libération ou la vérité du provisoire (ke) ". (100)

S'agissant là du troisième Corps du Bouddha, le Corps de Communication, la tournure " on peut dire " marque l'écart entre le potentiel et la concrétisation. Toutefois, il est certain que nos propres troubles, éclairés par la Loi merveilleuse, deviennent l'expression de notre bienveillance en tant que réponse aux désirs des êtres de voir une forme en laquelle ils se retrouvent. Par exemple, en fonction des circonstances, il n'est pas inconcevable de se heurter à une situation où notre stupidité, notre médiocrité et notre vulnérabilité se révèlent. Dans ces conditions, le sentiment d'un illusoire < soi fixe > retrouvé peut être cause de tourments réels. Cependant, la pratique de la voie au sein de ces conditions ouvre sur la réalité des autres et permet, sur le principe, l'apparition en soi d'une bienveillance infinie. Là, se situe la qualité originelle de notre " vouloir être ", et seule la propension onirique de notre esprit à s'aliéner au bien ou au mal, au pur et à l'impur du passé, du présent ou du futur nous en sépare.

En effet, progressant sur la voie de l'éveil, notre corps et son fonctionnement peuvent graduellement s'identifier et devenir enfin le Corps de Communication de l'Ainsi venu. " La libération ou la vérité du provisoire " exprime, du reste, l'apparition de l'éveil parfait dans les troubles conditionnels du quotidien. Cependant, de la même manière que notre pensée momentanée dissimule en elle même les trois corps du bouddha par ignorance de sa nature, les agencements de mots et de phénomènes expriment une réalité masquée par notre regard usuel. Dès lors, des troubles variables étant constitutifs de toute personnalité, seule la production d'actes d'une valeur supérieure à la tendance innée, permet l'apparition d'un regard à la fois sur les troubles eux-mêmes et sur leur origine.

Cette démarche caractérise globalement la bienveillance du Bouddha dans son adaptation aux circonstances: il ne juge pas, il permet de mieux faire. En effet, les choses étant " telles " en chacun, point n'est besoin de les nier ou de chercher à les éliminer. D'évidence, elles n'expriment que le désir de la satisfaction, du bonheur, et leurs dérives malheureuses ne proviennent que de la confusion dans les valeurs attribuées aux " choses ". La solution apparait donc être l'utilisation des tendances diverses de chacun comme moteur, et l'emploi de la cause et de l'effet de l'éveil comme moyen. D'autre part, les troubles ne s'exerçant que sur des notions d'objets réels/irréels, présents/absents, il va de soi que la perception de l'aspect réel des phénomènes ne peut s'appliquer en un autre lieu. Or, considérant la continuité du fait perceptif, on est jamais quelqu'un d'autre, ailleurs et un autre jour, qu'ici et maintenant.

De fait, les troubles ne surgissant que des noms et des formes, le Bouddha, par bienveillance, laisse l'éveil en les mêmes termes. En conséquence, la pratique du nom devant la forme permet " l'exhumation " de la forme originelle de tous nos désirs: l'arrêt définitif des souffrances. Aussi, pour permettre aux êtres de concevoir la forme de leur éveil depuis le passé hors le temps, Nichiren écrit: " Les gens de notre époque considèrent les cinq caractères de Myoho Renge Kyo comme un simple titre, mais ce n'est pas cela. Myoho Renge Kyo est un corps et ce corps a un coeur ". (101) Dans ce contexte, considérant la non dualité de la matière et de l'esprit, seule la production du " corps " par l'agencement oral, ou récitation, permet l'observation de son propre coeur " à l'origine ".

Pour cette raison, sachant que chez l'être humain, les mots évacuent usuellement le contenu de la forme nommée, mais, comme le disait Shakyamuni, hors le nom et la forme il n'y a rien, Nichiren peut affirmer dans le " Traité sur la transmission vitale unique et essentielle à travers vies et morts ": " Soyez prêt à toute éventualité et récitez Nam Myoho Renge Kyo en ayant une grande force de croyance, comme à l'heure de votre mort... C'est ce que signifie l'expression: < Les troubles équivalent à l'éveil, les souffrances sont égales au Nirvana >. Sans la transmission de la croyance, même garder le Sûtra du Lotus est vain ". L'expression "..comme à l'heure de votre mort.." désigne le moment où, devant cesser, la pensée ne peut plus conceptualiser le passé ou le futur, immédiats ou lointains, en termes de pertes ou de satisfactions, de plaisirs ou d'angoisses, et implique donc un regard porté sur le moment même de l'efficience. Cela est indicatif du fait que, seul le moment présent, parfois dans la mesure où il est présenté comme étant le " dernier ", peut déboucher sur sa propre éternité dans la non durée et générer l'éveil. Dés lors, ce moment d'efficience " ultime " ne se distingue en rien de la durée de la vie et permet, lorsqu'on récite Nam Myoho Renge Kyo, de s'éveiller à la réalité suivante: " Il ne peut y avoir de rupture entre le passé, le présent et le futur ". (102)

De ce fait, identifiant sa pensée momentanée, axe d'une durée sans origine, à Nam Myoho Renge Kyo, le corps et l'esprit sont immédiatement l'éveil. Contrairement à la théorie de " Une pensée trois mille ", dans laquelle ni le nom ni l'objet n'apparaissent, ce point d'arrêt de la forme/pensée momentanée permet alors l'identification de celle-ci avec sa propre antériorité atemporelle sous l'aspect de l'éveil: l'Objet sublime. Pour cette raison l'expression, " Les troubles équivalent à l'éveil, les souffrances sont égales au Nirvana ", passe de la forme conceptuelle à celle de réalité concrète, quand l'être ordinaire est en adéquation avec l'Objet fondamental de vénération pour l'introspection du coeur. Cette adéquation est celle résultant de la perception physique des dix mondes en son propre corps, en son propre coeur et, par là-même, en l'environnement de sa pensée momentanée. Cette perception, physique et mentale, ouvre sur le caractère non né, non détruit, de sa propre réalité. En conclusion, concernant la pensée momentanée ni le fait de la laisser s'enliser dans des images reflètant l'effervescence phénoménale ou l'imaginaire ni le fait de l'ahurir par celle du vide ne sont adéquates quant à la production de l'Objet de l'éveil. Seule la pensée/forme momentanée ne faisant qu'un avec l'objet de l'éveil engendre celui-ci en son corps et en son esprit.

En d'autres termes, l'actuel Souverain de la Loi déclare: " Le degré du Bouddha est atteint lorsqu'apparaît l'effet de cette pratique, qui est de ressentir la cause merveilleuse et l'effet merveilleux comme étant simultanés ". La cause et l'effet sont deux noms qualifiant la même efficience dans l'instant. Ordinairement, cette efficience en terme d'effet n'est, nous l'avons vu ni identique à la cause puisque conditionnée par les facteurs ni différente car la cause en est l'origine. Globalement donc, l'incontournable acte momentané de l'efficience est la merveille atemporelle de la simultanéité de la cause et de l'effet. Cependant, nous l'avons cité, " l'Objet fondamental représente l'objet facteur de lien ", or, la cause n'existant en terme d'effet que grâce au facteur, l'établissement d'un lien avec un facteur, lui-même cause et effet de l'éveil, correspond immédiatement à l'éveil en ce corps. De fait, toute cause autre que l'éveil ne peut produire l'éveil en tant qu'effet, puisque la cause et l'effet sont simultanés. De la même manière que la cause < pépin de pomme > peut, en fonction de facteurs favorables, produire son effet consécutif et non l'effet < mimosa >, ce qui n'est pas la cause de l'éveil, même si les facteurs sont favorables, ne peut le produire.

Dans ce sens, l'enseignement qui découle de la cause de l'éveil en terme de sagesse, peut en tant que cause, produire de la sagesse, mais en aucun cas l'éveil. Seule l'apparition et l'application de la simultanéité de la cause et de l'effet de l'éveil engendre l'éveil. Pour cette raison, l'enseignement de Shakyamuni est considéré comme étant le bouddhisme de l'effet originel, celui de Nichiren apparaît comme étant celui de la cause originelle, puisque le nom et la forme de l'éveil originel y sont matérialisés. Alors, conditionnés par nos troubles apparaissant comme facteurs favorables, l'acte de production de la cause de l'éveil est simultanément l'effet de l'éveil, c'est-à-dire " devenir bouddha sans changer de corps ". Selon notre école effectivement, seul le rapport à l'Objet, par son évocation, est le " facteur " s'intercalant entre la cause ( les troubles ) et l'effet simultané ( l'éveil au sein des troubles ).

Cependant, le fait que " les troubles équivalent à l'éveil " ne se justifie que par l'emploi du terme " équivaloir " ou Soku, dont Nichiren dira dans l'Enseignement Oral qu'il est " Nam Myoho Renge Kyo ". La raison en est que les troubles, principale source d'égarement et de souffrances, ne peuvent être séparés même artificiellement de ce qui en nous les produit en nous caractérisant. Ils apparaissent, par contre, être l'aliment indispensable à l'obtention d'une sagesse particulière, puisqu'ils en sont le producteur potentiel tout en n'en étant pas essentiellement distincts et qu'eux seuls faconnent notre monde objectal sensible. Dans les faits, il apparait que réciter Nam Myoho Renge Kyo au sein des troubles permet, en utilisant le surgissement anachronique et illusoire de remords et culpabilités de toutes sortes, de faire naître en soi une sagesse équivalente à la puissance latente de ceux-ci.

En outre, se référant ou non à une morale quelconque le sentiment de culpabilité possède au moins deux axes discutables: la durée d'un " soi " et la durée d'objets en soi-même dans le temps. Or, ni le " soi ", ni les objets n'ayant été réellement perçus dans le passé comme dans le présent, il convient de constater que, seul le manque de sagesse, et l'attachement à des " vrais " relatifs créent une souffrance interdisant l'acte de perception dans la seule réalité qui soit: le moment présent. Il en va d'ailleurs de même, en terme de troubles, pour la satisfaction ressentie en regard d'oeuvres de " bien " effectuées dans le passé. En effet, le bien et le mal relatifs du passé se rejoignent toujours en s'effacant dans l'inexistence d'une quelconque perception profonde des phénomènes dans le présent. Ceci explique cela.

A la réflexion, les troubles s'appliquant dans le présent à des objets du passé, du présent ou du futur et ceux-ci possédant nécessairement un aspect réel, les troubles ont pour unique fonction, par la mesure effectuée, de produire une sagesse adaptée dans l'instant même. Là encore, envisagé sous cet angle, certains textes révèlent leur saveur théorique. En effet, dans la littérature Mahayaniste le Sûtra Fugen énonce: " Même sans éliminer leurs désirs terrestres ou nier les cinq désirs, les êtres peuvent purifier tous leurs sens et supprimer tous leurs actes mauvais ". (103) Selon la même logique, le Sûtra de l'absence d'activité, quant à lui, affirme: " L'ignorance, l'orgueil et l'avidité ne sont autres que l'éveil ". Cependant, l'étroitesse de vue de certaines écoles de type " spiritualiste " est telle que, basées sur cette sorte d'affirmation et baignant dans un orgueilleux sentiment de toute puissance, elles déclarent inconsidérément que les troubles tels quels sont l'éveil. Dans le cadre du magique cette conception peut, toutefois, s'envisager, mais qu'en est-il des faits dans le réel du quotidien ?

Voyons comment se positionne l'école Tiantai. " Lorsque les grands sûtra formulent une identification, par exemple < les souffrances des naissances et morts sont identiques au nirvâna >, < les troubles sont identiques à l'éveil >, il faut appliquer simultanément l'examen critique par les six identités et l'on évitera ainsi le débordement du faux sur le vrai ". (104) En fait, la compréhension de ces six niveaux permet d'empêcher l'apparition de l'orgueil, et la confiance en le mot d'identité évite la sous-estimation de soi-même. " Si foi et sagesse sont suffisantes, lorsque l'on entend affirmer l'égalité de principe de la < une pensée >, la foi empêche de médire de cette affirmation, tandis que la sagesse empêche d'en être intimidé... Si l'on n'a pas de foi, on estime trop haut l'Objet de la pratique et l'on pense qu'il n'est pas discernable par sa propre sagesse; si l'on n'a pas de sagesse, on produit un sur-orgueil qui mène à penser que l'on est l'égal du bouddha. Les deux cas sont faux et c'est pour cela qu'il est indispensable de prendre connaissance des six identités ". (105) Ces six identités sont:

1_ L'identité de principe. Tous les phénomènes, toutes les formes, possèdent éternellement les trois corps du bouddha. L'expression " Il n'est pas une forme, pas une odeur qui ne soit de la voie médiane " se rapporte à l'identité de principe. Il s'agit là d'une équivalence théorique s'appliquant aux voies extérieures, c'est-à-dire hors l'engagement dans la voie bouddhique. Zhiyi commente ce degré de la façon suivante:" N'ayant pas encore entendu les trois vérités (Ku. Ke. Chu), on ne connaît rien de la Loi bouddhique, de même que l'oeil des boeufs et moutons ne sait pas discerner un carré d'un cube ".

2_ L'identité de dénomination. Prendre connaissance, par un être ou par un texte, de sa propre capacité à obtenir l'éveil en ce corps. Grâce à l'énoncé théorique de la Loi merveilleuse on comprend que tous les êtres sont le bouddha. Dans notre école, ce stade, où l'on nomme l'Objet, est le plus important en cela qu'il consiste à recevoir et garder la Loi. Il équivaut à l'introspection du coeur. C'est le moment où l'on entend et récite le nom de la réalité ultime: Myoho Renge Kyo. C'est également le stade où les paroles relèvent de la Loi correcte alors que les actes ne s'y accordent pas encore. Or, du fait de la " mesure ", la souffrance en résultant devient alors naturellement matrice de la sagesse.

3_ L'identité de contemplation. La mise en pratique est conforme aux prises de conscience." Le principe contemplé et la sagesse contemplante sont conformes l'une à l'autre, nos pratiques sont conformes à nos paroles et nos paroles à nos pratiques ".

4_ L'identité d'analogie. " Ainsi nommée parce qu'à force de pratiquer l'arrêt et l'examen de la pensée, on en vient à opérer de façon analogue au vrai ". C'est le stade où l'être a éliminé deux catégories d'illusions, les deux premiers obstacles énoncés en début de texte: les obstacles des vues et les obstacles phénoménaux. La purification des six organes des sens est alors effectuée.

5_ L'identité de réalisation fractionnelle. " Les trois corps du bouddha se manifestant par fraction, on obtient les attributs du bouddha par fraction ". " On commence la destruction de l'ignorance et l'on perçoit la nature de bouddha ". La réalisation de la voie médiane est enfin effectuée, il ne subsiste que l'obscurité fondamentale.

6_ L'identité absolue. " Muni de la sagesse parfaite, on manifeste totalement les trois corps du bouddha ". Il s'agit de l'éveil sans égal sans supérieur de la boddhéité.

Cependant, pour affiner la distance entre la réalisation fractionnelle de la cinquième identité, toujours dominée par l'obscurité fondamentale, et l'éveil sans égal, Zhiyi explique: " On ne peut y passer du stade inférieur, seul le bouddha peut y passer ". (106) Sibyllin ? Certes, mais Zhiyi précise plus loin, certainement dans l'objectif de nous éclairer: " Il n'y a plus rien à prononcer ". Qu'en est-il alors de l'innommable pour Zhiyi ?

Le passage théorique de la cinquième à la sixième identité, l'éveil sans égal et sans supérieur, se heurte à une résistance que Zhiyi avait évoqué par la phrase " l'un illuminant son objet et l'autre faisant obstacle ", où la sagesse indiscutablement butte. Nous avons désigné cet obstacle comme étant le coeur de la " Une pensée ", perpétuellement antérieur à la pensée, au corps et à l'environnement momentanés. Ce " coeur ", origine individuelle et atemporelle de tout dharma, contient les dix états et leurs résonnances temporelles et spatiales.

De par son éveil, Zhiyi a circonscrit le lieu du " coeur " avec la théorie de " Une pensée trois mille ", mais n'a pu, pour diverses raisons, en élaborer la forme dans l'éveil originel. Là, devant l'impossibilité de formuler le Bouddha Originel tant sous l'angle du nom: Myoho Renge Kyo, que sous celui de la forme: l'Objet fondamental, Zhiyi s'est limité à encourager ses successeurs à percevoir par eux-mêmes, grâce au principe théorique de " Une pensée trois mille ", ce qu'il ne pouvait nommer. Considérant l'adaptation particulière de la sagesse aux circonstances, l'actuel Souverain de la Loi déclare: " La pratique est ce qui découle de la sagesse. L'homme ordinaire commence à pratiquer selon l'enseignement du Bouddha, mais lorsque cette sagesse existe à l'origine, c'est cette sagesse qui provoque la pratique. Autrement dit, lorsque le Bouddha prend conscience du Myoho Renge Kyo de la doctrine essentielle, aussitôt apparaît la pratique correspondante ".

" lorsque cette sagesse existe à l'origine " évoque le cas ou tous les éléments du réel permettent au Corps de rétribution de produire l'éveil sans égal en s'appuyant sur les doctrines ambiantes, fussent-elles provisoires. Quant au reste du texte, il évoque la liberté et la pratique résultant de la perception de la merveille de la simultanéité de la cause et de l'effet.

De cette réalité, Nichiren déclare: " Le Dharma inconcevable de la simultanéité de la cause et de son effet existe et son nom est Myoho Renge Kyo ... Celui qui le pratique obtient simultanément la cause du Bouddha et l'effet du Bouddha ." Pour cette raison, dans l'enseignement parfait de Nichiren, le degré de dénomination, où l'on nomme le Bouddha Originel devant sa propre forme: l'Objet, équivaut à la production immédiate de la cause et de l'effet de la boddhéité au sein des troubles. Nichiren explique en effet: " Parce qu'un être atteint l'éveil directement à partir du degré de dénomination, il n'existe aucune étape dans la pratique de l'enseignement parfait ". (107).

D'autre part, le fait que ce deuxième degré soit qualifié par l'expression, " les paroles relèvent de la Loi correcte alors que les actes ne s'y accordent pas encore ", est à relier avec une autre citation de Nichiren : " Sans la transmission de la croyance, même garder le Sûtra du Lotus est vain ". En effet, le rapprochement des deux phrases montre que le fait de transmettre la Loi et donc d'exprimer à autrui le vrai, de plus en plus profondément, oblige son corps et son esprit à le cristalliser par le simple fait de le nommer. La raison en est que de la pensée à la parole, et de la parole à l'action concrète, une hiérarchie d'applications d'ordre physique doit s'élaborer. Dès lors, seule la transmission de la Loi comble l'écart entre les paroles et les actes, alors que les souffrances nées de cet écart ne proviennent que du non-acte physique, celui-ci entraînant les multiples réverbérations de la pensée sur le " vrai relatif " au sein d'obstacles physiques. Inversement, évidemment, le fait d'appliquer " physiquement " le vrai permet à l'esprit de percevoir des zones jusque là hors de portée puisque d'origine organique. La transmission de la Loi équivaut de ce fait à la mise en oeuvre du courage caractérisant le bodhisattva de l'enseignement définitif et ceci est " la pratique telle que le bouddha l'enseigne ". Là, se situe l'arrêt des souffrances dues à la naissance, à la maladie, à la vieillesse et à la mort.

Pour en revenir à ce deuxième degré, selon notre école, il n'est pas de réalisation de l'éveil sans le partage du Corps de la Loi. Dès lors, quel que soit le degré de perception atteint par les êtres s'engageant dans la voie bouddhique au fil des siècles, tous: " sont retournés au degré de l'homme ordinaire à l'identité de dénomination, puis sont devenus bouddha ". (108) Revenir au degré de dénomination indique le " seuil difficile à franchir " par la seule sagesse: l'Objet de l'éveil. Autrement dit, tous, quel que soit leur degré d'avancement sur la Voie, sont revenus au point où la qualité même de l'éveil se traduisait par le fait de nommer la forme de l'Objet fondamental, c'est-à-dire la forme originelle de tous les êtres dans l'éveil. En d'autres termes, selon ces deux écoles, nul être n'a pu parvenir à l'éveil dans le passé en dehors de la pratique concrète de l'essence du Sûtra du Lotus.

Dès lors, devant cet Objet, seul le fait de le nommer avec croyance l'établit en soi, dans l'éveil du corps et de l'esprit. Du reste, humainement parlant, nous pouvons observer que nommer, faire apparaître une forme en quelque sorte, constitue un des actes les plus féconds de nos existences produisant les six premiers états. Pourquoi, dans ces conditions, nommer ne le serait-il pas également pour l'éveil ? Le grand sage Nichiren enseigne effectivement: " Le nom possède infailliblement des vertus qui touchent la substance ". (109) Pour cette raison, la convergence (nam) des pensées, des paroles et de l'action physique constituent, dans tous les cas de figure, une production d'état, or, celui-ci est fonction de l'objet auquel s'applique cette convergence.

Nichikan Shonin, considérant tant le général que le particulier, indique: " La foi étant à l'origine de la récitation de Nam Myoho Renge Kyo, elle est la merveille de la cause originelle. La récitation étant la conclusion de la foi, elle est la merveille de l'effet originel. Autrement dit, ce phénomène est la causalité de la Une pensée dont l'origine et la conclusion sont instantanées ". Concernant le général, ce en quoi l'on croit est forcément matérialisé par les actes mentaux, oraux et physiques. Le corps et la pensée individuels sont donc la marque momentanée d'un passé sans origine dont l'extrait cité indique: " ce phénomène est la causalité de la Une pensée dont l'origine et la conclusion sont instantanées ". Ce même principe appliqué au particulier, c'est-à-dire l'enseignement de la cause Originelle, fait que l'adéquation entre la sagesse et l'aspect réel s'effectue lorsque la production d'acte dans l'instant a pour objet l'aspect réel de l'éveil : le Corps de la Loi, à l'exclusion de toute autre pensée.

Le grand Sage Nichiren indique en effet: " L'instant où l'on garde en soi ce Sûtra devient la cause originelle. Et il est dit que la cause originelle, telle qu'elle est, devenant le bouddha, est appelée l'effet originel... Aussi, la cause originelle, cause de la sagesse, se situe au rang de l'identité de dénomination et l'effet originel, en tant qu'effet, se place au degré de l'identité absolue ". " L'instant " est celui de l'efficience non née, non détruite, et en cela il est notre origine atemporelle. En outre, l'instant ne peut exister sans environnement. Or, nous l'avons évoqué, les " facteurs " ne produisent pas l'effet mais permettent à la cause de le devenir et d'être simultanément cause. Dès lors, dans la pratique de notre école, le facteur " Objet Corps de la Loi " imprègne la simultanéité de la cause et de l'effet de nos vies en les ouvrant instantanément à l'éveil parfait. " Garder en soi ce Sûtra " consiste à garder Nam Myoho Renge Kyo en notre coeur et en notre corps. La phrase " La cause originelle, telle qu'elle est, devenant le bouddha, est appelée l'effet originel " explicite la merveille de la simultanéité de la cause et de l'effet et entraîne le fait que, lors de la récitation de Nam Myoho Renge Kyo, notre corps et notre esprit ne soient pas différents de Nam Myoho Renge Kyo.

Pour cette raison, " la cause originelle " du degré de dénomination est le nom et " l'effet originel " au degré de l'identité absolue est la forme du Bouddha. Plus exactement, la foi au sein des troubles est la cause originelle, la récitation du nom est l'effet originel de l'éveil dans la forme ordinaire.

De fait, ne pouvant à son époque, lui non plus, nommer plus avant, Shakyamuni a cependant enseigné : " Lorsque le Nom et la Forme ont été complètement compris, je dis alors qu'il ne reste rien de plus à accomplir ". (110) Dès lors, tant la propagation de la sagesse théorique résultant de la pratique que la production du nom devant l'Objet Corps de la Loi sont la sagesse suprême de l'éveil sans changer de corps.

Pour confirmer cette lecture, Nichiren enseigne: " Maintenant Nichiren et ceux qui récitent Nam Myoho Renge Kyo consument la bûche des désirs terrestres et voient s'allumer devant leurs yeux le feu de la sagesse de l'illumination ". (111) Ainsi le sens même du terme " identité " ou " équivalence " se situe dans l'unique fait que les troubles puissent produire par eux-mêmes une sagesse consécutive. Or, seule la production en soi, au milieu des troubles quotidiens, de la cause et de l'effet de l'éveil permet que ceux-ci, contrairement à l'ordinaire, ne se perpétuent plus tels quels mais engendrent enfin la sagesse dont ils sont la substance.

Le chapitre Hoben de la partie théorique du Sûtra du Lotus indique: " Par d'innombrables moyens, j'ai amené les êtres à renoncer à leurs attachements " Dans son " Enseignement Oral " Nichiren précisera que par renoncer , il faut comprendre discerner. Le mot Discerner correspond à " devenir le maître de son esprit ". Discerner est la sagesse de l'éveil au sein de notre quotidien, c'est en fait la qualité originelle de nos troubles et de nos souffrances. A l'observation, la condition humaine est naturellement caractérisée par la pollution de l'ignorance, de l'avidité et de l'orgueil. Cependant, c'est surtout dans la référence faite à l'éveil du Bouddha que les notions relatives du bien et du mal du commun deviennent la vérité vulgaire. A l'ordinaire, même la stupidité la plus effrayante peut sembler normative, puisque ce qui est partagé par le plus grand nombre est forcément rassurant. Or, si la non-observation des troubles ne permet pas d'en prendre la mesure, l'engagement dans la Voie bouddhique a pour effet naturel de mettre cette pollution en relief.

En fait, ne pouvant nous extraire magiquement de notre réalité, il ressort que la présence des troubles ne peut constituer un handicap, seul l'attachement en réalité fait obstacle. Différemment exprimé, si l'attachement est rédhibitoire quant à l'accès à l'éveil, le manque d'intelligence, l'ignorance ou les angoisses de toutes sortes ne le sont par contre en aucun cas. Dès lors, de la même manière que l'opacité de l'eau gelée ne possède pas une nature autre que celle de l'eau transparente, il en découle que le fait de discerner dans ses attachements transforme les troubles en sagesse. Les attachements au vrai relatif sont l' opacité individuelle. Par exemple, croire connaître un être ou une chose, alors qu'un sentiment se développe en termes de " j'aime " ou " j'aime pas ", relève de la vérité vulgaire, partager sa réalité intrinsèque relève de la vérité suprême; le non-inutile relève du vulgaire, la vision du non-suffisant approche le suprême. Dans cette optique, Zhiyi a effectivement déclaré: " La satisfaction est l'éveil ".

En conséquence, s'appuyant sur les déclarations de Shakyamuni, Nichiren peut affirmer dans son Enseignement Oral: " En général, dominer ses égarements n'est pas considéré comme la quintessence du chapitre <Durée de la vie>. Il faut savoir que le principe suprême de ce chapitre réside dans le fait que la corporéité de l'homme ordinaire existe à l'origine telle quelle ". (112) " A l'origine " montre l'efficience non née, non détruite, dans les égarements des neuf mondes, et " telle quelle " indique la potentialité des trois Corps du bouddha en toute forme. Cependant, l'actuel Souverain de la Loi indique: " Néanmoins, le chapitre Durée de la Vie considéré sous l'angle de la merveille de la cause originelle est tellement profond que même la sagesse des bodhisattva, parvenus au degré d'identité de réalisation fractionnelle, est insuffisante pour le comprendre. C'est pourquoi, il faut la remplacer par la foi. Dès lors, quand il contemple le Corps du Bouddha, avec les yeux de la foi, n'importe quel être ordinaire parvient immédiatement à l'état suprême de l'éveil du Bouddha ". Le terme " insuffisant " exprime l'incapacité de la sagesse, même médiane, à percevoir l'Objet, les objets, puisque nous l'avons évoqué, seul le partage " physique " peut être véritablement qualifié d'adéquation. Le terme " immédiatement " indique le moment où, l'esprit débarrassé de son flux d'images mentales, le corps récitant Nam Myoho Renge Kyo et l'Objet fondamental ne font qu'un. A ce moment se réalise la simultanéité de la cause et de l'effet de l'éveil. A cet instant même, le corps est le lieu de la joie de la Loi, et cela tient au fait que la récitation s'effectue " sans autre pensée ". Tel est probablement le sens de l'expression " avec les yeux de la foi ".

C'est également le sens des propos suivants, issus d'une lettre de Nichiren: " Si vous vous relâchez ne serait-ce qu'un instant les démons vous possèderont ". " Les démons " sont évidemment les images mentales, dont l'irréalité n'est concurrencée que par leur effervescence " logique ", quant à l'expression " un instant ", elle nomme, dans ce contexte bien sûr, l'espace entre la naissance et la mort. Or, chaque instant étant engendré, il en ressort que, tant la durée et la qualité de la vie, que la production de la mort, relèvent du vouloir. Pour cette raison le Bouddha ne meurt pas mais " entre ", de la même manière que, de son vivant, il échappe au regard des êtres.

Enfin, en conclusion, le Grand Sage Nichiren explique dans son Enseignement oral: " La merveille de la simultanéité de la cause et de l'effet est la cause originelle et l'effet originel. Cette cause et cet effet originels ont pour nom Une pensée trois mille. Ils sont cause et effet de l'état originel. Ils ne sont ni la cause ni l'effet qui commencent maintenant... Dans <cause originelle>, cause signifie le titre de l'ensemencement (Myoho Renge Kyo). Dans <effet originel>, effet signifie devenir le bouddha. Ce qu'on appelle la cause, c'est l'entendement de la foi ".