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LE NEVEU DE RAMEAU




Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis (Horat., Lib. II, Satyr. VII)



Qu´il fasse beau, qu´il fasse laid, c´est mon habitude d´aller sur les cinq

heures du soir me promener au Palais-Royal. C´est moi qu´on voit, toujours

seul, rêvant sur le banc d´Argenson. Je m´entretiens avec moi-même de

politique, d´amour, de goût ou de philosophie. J´abandonne mon esprit à tout

son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou

folle qui se présente, comme on voit dans l´allée de Foy nos jeunes dissolus

marcher sur les pas d´une courtisane à l´air éventé, au visage riant, à

l´oeil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant

toutes et ne s´attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins. Si le

temps est trop froid, ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence

; là je m´amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l´endroit du monde, et le

café de la Régence est l´endroit de Paris où l´on joue le mieux à ce jeu.

C´est chez Rey que font assaut Légal le profond, Philidor le subtil, le

solide Mayot, qu´on voit les coups les plus surprenants, et qu´on entend les

plus mauvais propos ; car si l´on peut être homme d´esprit et grand joueur

d´échecs, comme Légal ; on peut être aussi un grand joueur d´échecs, et un

sot, comme Foubert et Mayot. Un après- dîner, j´étais là, regardant

beaucoup, parlant peu, et écoutant le moins que je pouvais ; lorsque je fus

abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n´en a pas

laissé manquer. C´est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et

de déraison. Il faut que les notions de l´honnête et du déshonnête soient

bien étrangement brouillées dans sa tête ; car il montre ce que la nature

lui a donné de bonnes qualités, sans ostentation, et ce qu´il en a reçu de

mauvaises, sans pudeur. Au reste il est doué d´une organisation forte, d´une

chaleur d´imagination singulière, et d´une vigueur de poumons peu commune.

Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête pas ; ou

vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux,

quels terribles poumons. Rien ne dissembleplus de lui que lui-même.

Quelquefois, il est maigre et hâve, comme un malade au dernier degré de la

consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues. On dirait qu´il a

passé plusieurs jours sans manger, ou qu´il sort de la Trappe. Le mois

suivant, il est gras et replet, comme s´il n´avait pas quitté la table d´un

financier, ou qu´il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins.

Aujourd´hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux,

presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de

l´appeler, pour lui donner l´aumône. Demain, poudré, chaussé, frisé, bien

vêtu, il marche la tête haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés

pour un honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les

circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est de savoir

où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper. La nuit amène aussi

son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit grenier qu´il habite, à

moins que l´hôtesse ennuyée d´attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la

clef ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il attend le jour,

entre un morceau de pain et un pot de bière. Quand il n´a pas six sols dans

sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de

ses amis, soit au cocher d´un grand seigneur qui lui donne un lit sur de la

paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son

matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit,

le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît avec le jour, à la ville,

habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le

reste de la semaine. Je n´estime pas ces originaux-là. D´autres en font

leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m´arrêtent une fois

l´an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui

des autres, et qu´ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre

éducation, nos conventions de société, nos bienséances d´usage ont

introduite. S´il en paraît un dans une compagnie ; c´est un grain de levain

qui fermente qui restitue à chacun une portion de son individualité

naturelle. Il secoue, il agite ; il fait approuver ou blâmer ; il fait

sortir la vérité ; il fait connaître les gens de bien ; il démasque les

coquins ; c´est alors que l´homme de bon sens écoute, et démêle son monde.

Je connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une maison dont

son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique. Il jurait

au père et à la mère qu´il épouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les

épaules, lui riaient au nez ; lui disaient qu´il était fou, et je vis le

moment que la chose était faite. Il m´empruntait quelques écus que je lui

donnais. Il s´était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons

honnêtes, où il avait son couvert, mais à la condition qu´il ne parlerait

pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait, et mangeait de rage.

Il était excellent à voir dans cette contrainte. S´il lui prenait envie de

manquer au traité, et qu´il ouvrit la bouche ; au premier mot, tous les

convives s´écriaient, ô Rameau ! Alors la fureur étincelait dans ses yeux,

et il se remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir

le nom de l´homme, et vous le savez. C´est le neveu de ce musicien célèbre

qui nous a délivrés du plain-chant de Lulli que nous psalmodions depuis plus

de cent ans ; qui a tant écrit de visions inintelligibles et de vérités

apocalyptiques sur la théorie de la musique, où ni lui ni personne

n´entendit jamais rien, et de qui nous avons un certain nombre d´opéras où

il y a de l´harmonie, des bouts de chants, des idées décousues, du fracas,

des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des

victoires à perte d´haleine ; des airs de danse qui dureront éternellement,

et qui, après avoir enterré le Florentin sera enterré par les virtuoses

italiens, ce qu´il pressentait et le rendait sombre, triste, hargneux ; car

personne n´a autant d´humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec un

bouton sur le nez, qu´un auteur menacé de survivre à sa réputation ; témoins

Marivaux et Crébillon le fils.



Il m´aborde... Ah, ah, vous voilà, monsieur le philosophe, et que

faites-vous ici parmi ce tas de fainéants ? Est-ce que vous perdez aussi

votre temps à pousser le bois ? C´est ainsi qu´on appelle par mépris jouer

aux échecs ou aux dames.



MOI.-- Non, mais quand je n´ai rien de mieux à faire, je m´amuse à regarder

un instant, ceux qui le poussent bien.



LUI.-- En ce cas, vous vous amusez rarement ; excepté Légal et Philidor, le

reste n´y entend rien.



MOI.-- Et monsieur de Bissy donc ?



LUI.-- Celui-là est en joueur d´échecs, ce que mademoiselle Clairon est en

acteur. Ils savent de ces jeux, l´un et l´autre, tout ce qu´on en peut

apprendre.



MOI.-- Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce qu´aux

hommes sublimes.



LUI.-- Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en musique, et

autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité dans ces genres.



MOI.-- A peu de chose, j´en conviens. Mais c´est qu´il faut qu´il y ait un

grand nombre d´hommes qui s´y appliquent, pour faire sortir l´homme de

génie. Il est un dans la multitude. Mais laissons cela. Il y a une éternité

que je ne vous ai vu. Je ne pense guère à vous, quand je ne vous vois pas.

Mais vous me plaisez toujours à revoir. Qu´avez-vous fait ?



LUI.-- Ce que vous, moi et tous les autres font ; du bien, du mal et rien.

Et puis j´ai eu faim, et j´ai mangé, quand l´occasion s´en est présentée ;

après avoir mangé, j´ai eu soif, et j´ai bu quelquefois. Cependant la barbe

me venait ; et quand elle a été venue, je l´ai fait raser.



MOI.-- Vous avez mal fait. C´est la seule chose qui vous manque, pour être

un sage.



LUI.-- Oui-da. J´ai le front grand et ridé ; l´oeil ardent ; le nez saillant

; les joues larges ; le sourcil noir et fourni ; la bouche bien fendue ; la

lèvre rebordée ; et la face carrée. Si ce vaste menton était couvert d´une

longue barbe ; savez-vous que cela figurerait très bien en bronze ou en

marbre.



MOI.-- A côté d´un César, d´un Marc-Aurèle, d´un Socrate.



LUI.-- Non, je serais mieux entre Diogène et Phryné. Je suis effronté comme

l´un, et je fréquente volontiers chez les autres.



MOI.-- Vous portez-vous toujours bien ?



LUI.-- Oui, ordinairement ; mais pas merveilleusement aujourd´hui.



MOI.-- Comment ? Vous voilà avec un ventre de Silène ; et un visage...



LUI.-- Un visage qu´on prendrait pour son antagoniste. C´est que l´humeur

qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son cher neveu.



MOI.-- A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois ?



LUI.-- Oui, passer dans la rue.



MOI.-- Est-ce qu´il ne vous fait aucun bien ?



LUI.-- S´il en fait à quelqu´un, c´est sans s´en douter. C´est un philosophe

dans son espèce. Il ne pense qu´à lui ; le reste de l´univers lui est comme

d´un clou à soufflet. Sa fille et sa femme n´ont qu´à mourir, quand elles

voudront ; pourvu que les cloches de la paroisse, qu´on sonnera pour elles,

continuent de résonner la douzième et la dix- septième tout sera bien. Cela

est heureux pour lui. Et c´est ce que je prise particulièrement dans les

gens de génie. Ils ne sont bons qu´à une chose. Passé cela, rien. Ils ne

savent ce que c´est d´être citoyens, pères, mères, frères, parents, amis.

Entre nous, il faut leur ressembler de tout point ; mais ne pas désirer que

la graine en soit commune. Il faut des hommes ; mais pour des hommes de

génie ; point. Non, ma foi, il n´en faut point. Ce sont eux qui changent la

face du globe ; et dans les plus petites choses, la sottise est si commune

et si puissante qu´on ne la réforme pas sans charivari. Il s´établit partie

de ce qu´ils ont imaginé. Partie reste comme il était ; de là deux évangiles

; un habit d´Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais, est la vraie

sagesse, pour son repos et pour celui des autres : faire son devoir,

tellement quellement ; toujours dire du bien de Monsieur le prieur ; et

laisser aller le monde à sa fantaisie. Il va bien, puisque la multitude en

est contente. Si je savais l´histoire, je vous montrerais que le mal est

toujours venu ici-bas, par quelque homme de génie. Mais je ne sais pas

l´histoire, parce que je ne sais rien. Le diable m´emporte, si j´ai jamais

rien appris ; et si pour n´avoir rien appris, je m´en trouve plus mal.

J´étais un jour à la table d´un ministre du roi de France qui a de l´esprit

comme quatre ; eh bien, il nous démontra clair comme un et un font deux, que

rien n´était plus utile aux peuples que le mensonge ; rien de plus nuisible

que la vérité. Je ne me rappelle pas bien ses preuves ; mais il s´ensuivait

évidemment que les gens de génie sont détestables, et que si un enfant

apportait en naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux

présent de la nature, il faudrait ou l´étouffer, ou le jeter au cagnard.



MOI.-- Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie, prétendent tous en

avoir.



LUI.-- Je crois bien qu´ils le pensent au-dedans d´eux-mêmes ; mais je ne

crois pas qu´ils osassent l´avouer.



MOI.-- C´est par modestie. Vous conçûtes donc là, une terrible haine contre

le génie.



LUI.-- A n´en jamais revenir.



MOI.-- Mais j´ai vu un temps que vous vous désespériez de n´être qu´un homme

commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le contre vous afflige

également. Il faudrait prendre son parti, et y demeurer attaché. Tout en

convenant avec vous que les hommes de génie sont communément singuliers, ou

comme dit le proverbe, qu´il n´y a point de grands esprits sans un grain de

folie, on n´en reviendra pas. On méprisera les siècles qui n´en auront pas

produit. Ils feront l´honneur des peuples chez lesquels ils auront existé ;

tôt ou tard, on leur élève des statues, et on les regarde comme les

bienfaiteurs du genre humain. N´en déplaise au ministre sublime que vous

m´avez cité, je crois que si le mensonge peut servir un moment, il est

nécessairement nuisible à la longue ; et qu´au contraire, la vérité sert

nécessairement à la longue ; bien qu´il puisse arriver qu´elle nuise dans le

moment. D´où je serais tenté de conclure que l´homme de génie qui décrie une

erreur générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être

digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la victime du

préjugé et des lois ; mais il y a deux sortes de lois, les unes d´une

équité, d´une généralité absolues ; d´autres bizarres qui ne doivent leur

sanction qu´à l´aveuglement ou la nécessité des circonstances. Celles-ci ne

couvrent le coupable qui les enfreint que d´une ignominie passagère ;

ignominie que le temps reverse sur les juges et sur les nations, pour y

rester à jamais. De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë,

quel est aujourd´hui le déshonoré ?



LUI.-- Le voilà bien avancé ! en a-t-il été moins condamné ? en a-t-il moins

été mis à mort ? en a-t-il moins été un citoyen turbulent ? par le mépris

d´une mauvaise loi, en a-t- il moins encouragé les fous au mépris des bonnes

? en a-t-il moins été un particulier audacieux et bizarre ? Vous n´étiez pas

éloigné tout à l´heure d´un aveu peu favorable aux hommes de génie.



MOI.-- Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait point avoir de

mauvaises lois ; et si elle n´en avait que de bonnes, elle ne serait jamais

dans le cas de persécuter un homme de génie. Je ne vous ai pas dit que le

génie fût indivisiblement attaché à la méchanceté, ni la méchanceté au

génie. Un sot sera plus souvent un méchant qu´un homme d´esprit. Quand un

homme de génie serait communément d´un commerce dur, difficile, épineux,

insupportable, quand même ce serait un méchant, qu´en concluriez- vous ?



LUI.-- Qu´il est bon à noyer.



MOI.-- Doucement ; cher homme. Ça, dites-moi ; je ne prendrai pas votre

oncle pour exemple ; c´est un homme dur ; c´est un brutal ; il est sans

humanité ; il est avare. Il est mauvais père, mauvais époux ; mauvais oncle

; mais il n´est pas assez décidé que ce soit un homme de génie ; qu´il ait

poussé son art fort loin, et qu´il soit question de ses ouvrages dans dix

ans. Mais Racine ? Celui-là certes avait du génie, et ne passait pas pour un

trop bon homme. Mais de Voltaire ?



LUI.-- Ne me pressez pas ; car je suis conséquent.



MOI.-- Lequel des deux préféreriez-vous ? ou qu´il eût été un bon homme,

identifié avec son comptoir comme Briasson ou avec son aune, comme Barbier,

faisant régulièrement tous les ans un enfant légitime à sa femme, bon mari ;

bon père, bon oncle, bon voisin, honnête commerçant, mais rien de plus ; ou

qu´il eût été fourbe, traître, ambitieux, envieux, méchant ; mais auteur

d´Andromaque, de Britannicus, d´Iphigénie, de Phèdre, d´Athalie.



LUI.-- Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût mieux valu

qu´il eût été le premier.



MOI.-- Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez.



LUI.-- Oh ! vous voilà, vous autres ! Si nous disons quelque chose de bien,

c´est comme des fous, ou des inspirés ; par hasard. Il n´y a que vous autres

qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe. Je m´entends ; et je

m´entends ainsi que vous vous entendez.



MOI.-- Voyons ; eh bien, pourquoi pour lui ?



LUI.-- C´est que toutes ces belles choses-là qu´il a faites ne lui ont pas

rendu vingt mille francs ; et que s´il eût été un bon marchand en soie de la

rue Saint-Denis ou Saint- Honoré, un bon épicier en gros, un apothicaire

bien achalandé, il eût amassé une fortune immense, et qu´en l´amassant, il

n´y aurait eu sorte de plaisirs dont il n´eût joui ; qu´il aurait donné de

temps en temps la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui

l´aurait fait rire, qui lui aurait procuré dans l´occasion une jeune fille

qui l´aurait désennuyé de l´éternelle cohabitation avec sa femme ; que nous

aurions fait d´excellents repas chez lui, joué gros jeu ; bu d´excellents

vins, d´excellentes liqueurs, d´excellents cafés, fait des parties de

campagne ; et vous voyez que je m´entendais. Vous riez. Mais laissez-moi

dire. Il eût été mieux pour ses entours.



MOI.-- Sans contredit ; pourvu qu´il n´eût pas employé d´une façon

déshonnête l´opulence qu´il aurait acquise par un commerce légitime ; qu´il

eût éloigné de sa maison tous ces joueurs ; tous ces parasites ; tous ces

fades complaisants ; tous ces fainéants, tous ces pervers inutiles ; et

qu´il eût fait assommer à coups de bâtons, par ses garçons de boutique,

l´homme officieux qui soulage, par la variété, les maris, du dégoût d´une

cohabitation habituelle avec leurs femmes.



LUI.-- Assommer ! monsieur, assommer ! on n´assomme personne dans une ville

bien policée. C´est un état honnête. Beaucoup de gens, même titrés, s´en

mêlent. Et à quoi diable, voulez-vous donc qu´on emploie son argent, si ce

n´est à avoir bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles femmes,

plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les espèces.

J´aimerais autant être gueux que de posséder une grande fortune, sans aucune

de ces jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n´a été bon que pour

des inconnus, et que pour le temps où il n´était plus.



MOI.-- D´accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans d´ici, il fera

verser des larmes ; il sera l´admiration des hommes. Dans toutes les

contrées de la terre il inspirera l´humanité, la commisération, la tendresse

; on demandera qui il était, de quel pays, et on l´enviera à la France. Il a

fait souffrir quelques êtres qui ne sont plus ; auxquels nous ne prenons

presque aucun intérêt ; nous n´avons rien à redouter ni de ses vices ni de

ses défauts. Il eût été mieux sans doute qu´il eût reçu de la nature les

vertus d´un homme de bien, avec les talents d´un grand homme. C´est un arbre

qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son voisinage ; qui a étouffé

les plantes qui croissaient à ses pieds ; mais il a porté sa cime jusque

dans la nue ; ses branches se sont étendues au loin ; il a prêté son ombre à

ceux qui venaient, qui viennent et qui viendront se reposer autour de son

tronc majestueux ; il a produit des fruits d´un goût exquis et qui se

renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que de Voltaire eût encore la

douceur de Duclos, l´ingénuité de l´abbé Trublet, la droiture de l´abbé

d´Olivet ; mais puisque cela ne se peut ; regardons la chose du côté

vraiment intéressant ; oublions pour un moment le point que nous occupons

dans l´espace et dans la durée ; et étendons notre vue sur les siècles à

venir, les régions les plus éloignées, et les peuples à naître. Songeons au

bien de notre espèce. Si nous ne sommes pas assez généreux ; pardonnons au

moins à la nature d´avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l´eau

froide sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent avec sa

vanité. Si vous rendez de Voltaire moins sensible à la critique, il ne saura

plus descendre dans l´âme de Mérope. Il ne vous touchera plus.



LUI.-- Mais si la nature était aussi puissante que sage ; pourquoi ne les

a-t-elle pas faits aussi bons qu´elle les a faits grands ?



MOI.-- Mais ne voyez-vous pas qu´avec un pareil raisonnement vous renversez

l´ordre général, et que si tout ici-bas était excellent, il n´y aurait rien

d´excellent.



LUI.-- Vous avez raison. Le point important est que vous et moi nous soyons,

et que nous soyons vous et moi. Que tout aille d´ailleurs comme il pourra.

Le meilleur ordre des choses, à mon avis, est celui où je devais être ; et

foin du plus parfait des mondes, si je n´en suis pas. l´aime mieux être, et

même être impertinent raisonneur que de n´être pas.



MOI.-- Il n´y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse le procès

à l´ordre qui est ; sans s´apercevoir qu´il renonce à sa propre existence.



LUI.-- Il est vrai.



MOI.-- Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce qu´elles nous

coûtent et ce qu´elles nous rendent ; et laissons là le tout que nous ne

connaissons pas assez pour le louer ou le blâmer ; et qui n´est peut-être ni

bien ni mal ; s´il est nécessaire, comme beaucoup d´honnêtes gens

l´imaginent.



LUI.-- Je n´entends pas grand-chose à tout ce que vous me débitez là. C´est

apparemment de la philosophie ; je vous préviens que je ne m´en mêle pas.

Tout ce que je sais, c´est que je voudrais bien être un autre, au hasard

d´être un homme de génie, un grand homme. Oui, il faut que j´en convienne,

il y a là quelque chose qui me le dit. Je n´en ai jamais entendu louer un

seul que son éloge ne m´ait fait secrètement enrager. le suis envieux.

Lorsque j´apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je

l´écoute avec plaisir. Cela nous rapproche : j´en supporte plus aisément ma

médiocrité. Je me dis : certes tu n´aurais jamais fait Mahomet ; mais ni

l´éloge du Maupeou. J´ai donc été ; je suis donc fâché d´être médiocre. Oui,

oui, je suis médiocre et fâché. Je n´ai jamais entendu jouer l´ouverture des

Indes galantes ; jamais entendu chanter, Profonds Abîmes du Ténare, Nuit,

éternelle Nuit, sans me dire avec douleur ; voilà ce que tu ne feras jamais.

J´étais donc jaloux de mon oncle, et s´il y avait eu à sa mort, quelques

belles pièces de clavecin, dans son portefeuille, je n´aurais pas balancé à

rester moi, et à être lui.



MOI.-- S´il n´y a que cela qui vous chagrine, cela n´en vaut pas trop la

peine.



LUI.-- Ce n´est rien. Ce sont des moments qui passent.



Puis il se remettait à chanter l´ouverture des Indes galantes, et l´air

Profonds Abîmes ; et il ajoutait :



Le quelque chose qui est là et qui me parle, me dit : Rameau, tu voudrais

bien avoir fait ces deux morceaux-là ; si tu avais fait ces deux

morceaux-là, tu en ferais bien deux autres ; et quand tu en aurais fait un

certain nombre, on te jouerait, on te chanterait partout ; quand tu

marcherais, tu aurais la tête droite ; la conscience te rendrait témoignage

à toi-même de ton propre mérite ; les autres, te désigneraient du doigt. On

dirait, c´est lui qui a fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes

; puis avec l´air d´un homme touché, qui nage dans la joie, et qui en a les

yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains ; tu aurais une bonne

maison, et il en mesurait l´étendue avec ses bras, un bon lit, et il s´y

étendait nonchalamment, de bons vins, qu´il goûtait en faisant claquer sa

langue contre son palais, un bon équipage et il levait le pied pour y

monter, de jolies femmes à qui il prenait déjà la gorge et qu´il regardait

voluptueusement, cent faquins me viendraient encenser tous les jours ; et il

croyait les voir autour de lui ; il voyait Palissot, Poincinet, les Frérons

père et fils, La Porte ; il les entendait, il se rengorgeait, les

approuvait, leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les

rappelait ; puis il continuait : et c´est ainsi que l´on te dirait le matin

que tu es un grand homme ; tu lirais dans l´histoire des Trois Siècles que

tu es un grand homme ; tu serais convaincu le soir que tu es un grand homme

; et le grand homme, Rameau le neveu s´endormirait au doux murmure de

l´éloge qui retentirait dans son oreille ; même en dormant, il aurait l´air

satisfait ; sa poitrine se dilaterait, s´élèverait, s´abaisserait avec

aisance ; il ronflerait, comme un grand homme ; et en parlant ainsi ; il se

laissait aller mollement sur une banquette ; il fermait les yeux, et il

imitait le sommeil heureux qu´il imaginait. Après avoir goûté quelques

instants la douceur de ce repos, il se réveillait, étendait ses bras,

bâillait, se frottait les yeux, et cherchait encore autour de lui ses

adulateurs insipides.



MOI.-- Vous croyez donc que l´homme heureux a son sommeil ?



LUI.-- Si je le crois ! Moi, pauvre hère, lorsque le soir j´ai regagné mon

grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je suis ratatiné sous ma

couverture ; j´ai la poitrine étroite et la respiration gênée ; c´est une

espèce de plainte faible qu´on entend à peine ; au lieu qu´un financier fait

retentir son appartement, et étonne toute sa rue. Mais ce qui m´afflige

aujourd´hui, ce n´est pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un

misérable.



MOI.-- Cela est pourtant triste.



LUI.-- Ce qui m´est arrivé l´est bien davantage.



MOI.-- Qu´est-ce donc ?



LUI.-- Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que je suis un

bon diable que vous méprisez dans le fond, mais qui vous amuse.



MOI.-- C´est la vérité.



LUI.-- Et je vais vous le dire.



Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses deux mains

à son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et me dit :



Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un impertinent, un

paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un fieffé truand, un escroc, un

gourmand...



MOI.-- Quel panégyrique !



LUI.-- Il est vrai de tout point. Il n´y en a pas un mot à rabattre. Point

de contestation là-dessus, s´il vous plaît. Personne ne me connaît mieux que

moi ; et je ne dis pas tout.



MOI.-- Je ne veux point vous fâcher ; et je conviendrai de tout.



LUI.-- Eh bien, je vivais avec des gens qui m´avaient pris en gré,

précisément parce que j´étais doué, à un rare degré, de toutes ces qualités.



MOI.-- Cela est singulier. Jusqu´à présent j´avais cru ou qu´on se les

cachait à soi- même, ou qu´on se les pardonnait, et qu´on les méprisait dans

les autres.



LUI.-- Se les cacher, est-ce qu´on le peut ? Soyez sûr que, quand Palissot

est seul et qu´il revient sur lui-même, il se dit bien d´autres choses.

Soyez sûr qu´en tête à tête avec son collègue, ils s´avouent franchement

qu´ils ne sont que deux insignes maroufles. Les mépriser dans les autres !

mes gens étaient plus équitables, et leur caractère me réussissait

merveilleusement auprès d´eux. J´étais comme un coq en pâte. On me fêtait.

On ne me perdait pas un moment, sans me regretter. J´étais leur petit

Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l´impertinent, l´ignorant, le

paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête. Il n´y avait pas une de

ces épithètes familières qui ne me valût un sourire, une caresse, un petit

coup sur l´épaule, un soufflet, un coup de pied, à table un bon morceau

qu´on me jetait sur mon assiette, hors de table une liberté que je prenais

sans conséquence, car moi, je suis sans conséquence. On fait de moi, avec

moi, devant moi, tout ce qu´on veut, sans que je m´en formalise ; et les

petits présents qui me pleuvaient ? Le grand chien que je suis ; j´ai tout

perdu ! J´ai tout perdu pour avoir eu le sens commun, une fois, une seule

fois en ma vie ; ah, si cela m´arrive jamais !



MOI.-- De quoi s´agissait-il donc ?



LUI.-- C´est une sottise incomparable, incompréhensible, irrémissible.



MOI.-- Quelle sottise encore ?



LUI.-- Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela ! La sottise d´avoir eu

un peu de goût, un peu d´esprit, un peu de raison. Rameau, mon ami, cela

vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit et ce que vos protecteurs vous

voulaient. Aussi l´on vous a pris par les épaules, on vous a conduit à la

porte ; on vous a dit, "faquin, tirez ; ne reparaissez plus. Cela veut avoir

du sens, de la raison, je crois ! Tirez. Nous avons de ces qualités- là, de

reste". Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts ; c´est votre

langue maudite qu´il fallait mordre auparavant. Pour ne vous en être pas

avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sol, et ne sachant où donner de la

tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-tu, et vous retournerez au regrat

; bien logé, et vous serez trop heureux si l´on vous rend votre grenier ;

bien couché, et la paille vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise

et l´ami Robbé. Au lieu d´un sommeil doux et tranquille, comme vous l´aviez,

vous entendrez d´une oreille le hennissement et le piétinement des chevaux,

de l´autre, le bruit mille fois plus insupportable des vers secs, durs et

barbares. Malheureux, malavisé, possédé d´un million de diables !



MOI.-- Mais n´y aurait-il pas moyen de se rapatrier ? La faute que vous avez

commise est-elle si impardonnable ? A votre place, j´irais retrouver mes

gens. Vous leur êtes plus nécessaire que vous ne croyez.



LUI.-- Oh, je suis sûr qu´à présent qu´ils ne m´ont pas, pour les faire

rire, ils s´ennuient comme des chiens.



MOI.-- J´irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le temps de se

passer de moi ; de se tourner vers quelque amusement honnête : car qui sait

ce qui peut arriver ?



LUI.-- Ce n´est pas là ce que je crains. Cela n´arrivera pas.



MOI.-- Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous remplacer.



LUI.-- Difficilement.



MOI.-- D´accord. Cependant j´irais avec ce visage défait, ces yeux égarés,

ce col débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l´état vraiment tragique où

vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la divinité. Je me collerais la

face contre terre ; et sans me relever, je lui dirais d´une voix basse et

sanglotante : " Pardon, madame ! pardon ! je suis un indigne, un infâme. Ce

fut un malheureux instant ; car vous savez que je ne suis pas sujet à avoir

du sens commun, et je vous promets de n´en avoir de ma vie. "



Ce qu´il y a de plaisant, c´est que, tandis que je lui tenais ce discours,

il en exécutait la pantomime. Il s´était prosterné ; il avait collé son

visage contre terre ; il paraissait tenir entre ses deux mains le bout d´une

pantoufle ; il pleurait ; il sanglotait ; il disait, " oui, ma petite reine

; oui, je le promets ; je n´en aurai de ma vie, de ma vie ". Puis se

relevant brusquement, il ajouta d´un ton sérieux et réfléchi :



LUI.-- Oui : vous avez raison. Je crois que c´est le mieux. Elle est bonne.

Monsieur Viellard dit qu´elle est si bonne. Moi, je sais un peu qu´elle

l´est. Mais cependant aller s´humilier devant une guenon ! Crier miséricorde

aux pieds d´une misérable petite histrionne que les sifflets du parterre ne

cessent de poursuivre ! Moi, Rameau ! fils de Monsieur Rameau, apothicaire

de Dijon, qui est un homme de bien et qui n´a jamais fléchi le genou devant

qui que ce soit ! Moi, Rameau, le neveu de celui qu´on appelle le grand

Rameau, qu´on voit se promener droit et les bras en l´air, au Palais-Royal,

depuis que monsieur Carmontelle l´a dessiné courbé, et les mains sous les

basques de son habit ! Moi qui ai composé des pièces de clavecins que

personne ne joue, mais qui seront peut-être les seules qui passeront à la

postérité qui les jouera ; moi ! moi enfin ! J´irais !... Tenez, Monsieur,

cela ne se peut. Et mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait : le

me sens là quelque chose qui s´élève et qui me dit, " Rameau, tu n´en feras

rien ". Il faut qu´il y ait une certaine dignité attachée à la nature de

l´homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à propos de bottes.

Oui, à propos de bottes ; car il y a d´autres jours où il ne m´en coûterait

rien pour être vil tant qu´on voudrait ; ces jours-là, pour un liard, je

baiserais le cul à la petite Hus.



MOI.-- Hé, mais, l´ami ; elle est blanche, jolie, jeune, douce, potelée ; et

c´est un acte d´humilité auquel un plus délicat que vous pourrait

quelquefois s´abaisser.



LUI.-- Entendons-nous ; c´est qu´il y a baiser le cul au simple, et baiser

le cul au figuré. Demandez au gros Bergier qui baise le cul de madame de La

Marck au simple et au figuré ; et ma foi, le simple et le figuré me

déplairaient également là.



MOI.-- Si l´expédient que je vous suggère ne vous convient pas ; ayez donc

le courage d´être gueux.



LUI.-- Il est dur d´être gueux, tandis qu´il y a tant de sots opulents aux

dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de soi ; il est

insupportable.



MOI.-- Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là ?



LUI.-- Si je le connais ; combien de fois, je me suis dit : Comment, Rameau,

il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze ou vingt couverts chacune ;

et de ces couverts-là, il n´y en a pas un pour toi ! Il y a des bourses

pleines d´or qui se versent de droite et de gauche, et il n´en tombe pas une

pièce sur toi ! Mille petits beaux esprits, sans talent, sans mérite ; mille

petites créatures, sans charmes ; mille plats intrigants, sont bien vêtus,

et tu irais tout nu ? Et tu serais imbécile à ce point ? est-ce que tu ne

saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer comme un

autre ? est-ce que tu ne saurais pas te mettre à quatre pattes, comme un

autre ? est-ce que tu ne saurais pas favoriser l´intrigue de Madame, et

porter le billet doux de Monsieur, comme un autre ? est-ce que tu ne saurais

pas encourager ce jeune homme à parler à Mademoiselle, et persuader à

Mademoiselle de l´écouter, comme un autre ? est-ce que tu ne saurais pas

faire entendre à la fille d´un de nos bourgeois, qu´elle est mal mise ; que

de belles boucles d´oreilles, un peu de rouge, des dentelles, une robe à la

polonaise, lui siéraient à ravir ? que ces petits pieds-là ne sont pas faits

pour marcher dans la rue ? qu´il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a

un habit galonné d´or, un superbe équipage, six grands laquais, qui l´a vue

en passant, qui la trouve charmante ; et que depuis ce jour-là il en a perdu

le boire et le manger ; qu´il n´en dort plus, et qu´il en mourra ? "Mais mon

papa. -- Bon, bon ; votre papa ! il s´en fâchera d´abord un peu. -- Et maman

qui me recommande tant d´être honnête fille ? qui me dit qu´il n´y a rien

dans ce monde que l´honneur ? -- Vieux propos qui ne signifient rien. -- Et

mon confesseur ?-- Vous ne le verrez plus ; ou si vous persistez dans la

fantaisie d´aller lui faire l´histoire de vos amusements ; il vous en

coûtera quelques livres de sucre et de café. -- C´est un homme sévère qui

m´a déjà refusé l´absolution, pour la chanson, viens dans ma cellule. --

C´est que vous n´aviez rien à lui donner... Mais quand vous lui apparaîtrez

en dentelles. -- J´aurai donc des dentelles ? -- Sans doute et de toutes les

sortes... en belles boucles de diamants. -- J´aurai donc de belles boucles

de diamants ? -- Oui.-- Comme celles de cette marquise qui vient quelquefois

prendre des gants, dans notre boutique ? -- Précisément. Dans un bel

équipage, avec des chevaux gris pommelés ; deux grands laquais, un petit

nègre, et le coureur en avant, du rouge, des mouches, la queue portée. -- Au

bal ? -- Au bal... à l´Opéra, à la Comédie... " Déjà le coeur lui

tressaillit de joie. Tu joues avec un papier entre tes doigts. "Qu´est cela

? -- Ce n´est rien-- Il me semble que si.-- C´est un billet. -- Et pour qui

?-- Pour vous, si vous étiez un peu curieuse. -- Curieuse, je le suis

beaucoup. Voyons. " Elle lit. " Une entrevue, cela ne se peut. -- En allant

à la messe. -- Maman m´accompagne toujours ; mais s´il venait ici, un peu

matin ; je me lève la première ; et je suis au comptoir, avant qu´on soit

levé. " Il vient : il plaît ; un beau jour, à la brune, la petite disparaît,

et l´on me compte mes deux mille écus... Et quoi tu possèdes ce talent-là ;

et tu manques de pain ! N´as-tu pas de honte, malheureux ? Je me rappelais

un tas de coquins, qui né m´allaient pas à la cheville et qui regorgeaient

de richesses. J´étais en surtout de baracan, et ils étaient couverts de

velours ; ils s´appuyaient sur la canne à pomme d´or et en bec de corbin ;

et ils avaient l´Aristote ou le Platon au doigt. Qu´étaient-ce pourtant ? la

plupart de misérables croque-notes, aujourd´hui ce sont des espèces de

seigneurs. Alors je me sentais du courage ; l´âme élevée ; l´esprit subtil,

et capable de tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient

pas ; car jusqu´à présent, je n´ai pu faire un certain chemin. Quoi qu´il en

soit, voilà le texte de mes fréquents soliloques que vous pouvez paraphraser

à votre fantaisie ; pourvu que vous en concluiez que je connais le mépris de

soi-même, ou ce tourment de la conscience qui naît de l´inutilité des dons

que le Ciel nous a départis ; c´est le plus cruel de tous. Il vaudrait

presque autant que l´homme ne fût pas né.



Je l´écoutais, et à mesure qu´il faisait la scène du proxénète et de la

jeune fille qu´il séduisait ; l´âme agitée de deux mouvements opposés, je ne

savais si je m´abandonnerais à l´envie de rire, ou au transport de

l´indignation. le souffrais. Vingt fois un éclat de rire empêcha ma colère

d´éclater ; vingt fois la colère qui s´élevait au fond de mon coeur se

termina par un éclat de rire. l´étais confondu de tant de sagacité, et de

tant de bassesse ; d´idées si justes et alternativement si fausses ; d´une

perversité si générale de sentiments, d´une turpitude si complète, et d´une

franchise si peu commune. Il s´aperçut du conflit qui se passait en moi.



Qu´avez-vous ? me dit-il.



MOI.-- Rien.



LUI.-- Vous me paraissez troublé.



MOI.-- Je le suis aussi.



LUI.-- Mais enfin que me conseillez-vous ?



MOI.-- De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel état d´abjection,

vous êtes né ou tombé.



LUI.-- J´en conviens. Mais cependant que mon état ne vous touche pas trop.

Mon projet, en m´ouvrant à vous, n´était point de vous affliger. Je me suis

fait chez ces gens quelque épargne. Songez que je n´avais besoin de rien,

mais de rien absolument ; et que l´on m´accordait tant pour mes menus

plaisirs.



Alors il recommença à se frapper le front, avec un de ses poings, à se

mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés ; ajoutant, mais c´est

une affaire faite. l´ai mis quelque chose de côté. Le temps s´est écoulé ;

et c´est toujours autant d´amassé.



MOI.-- Vous voulez dire de perdu.



LUI.-- Non, non, d´amassé. On s´enrichit à chaque instant. Un jour de moins

à vivre, ou un écu de plus ; c´est tout un. Le point important est d´aller

aisément, librement, agréablement, copieusement, tous les soirs à la

garde-robe. O stercus pretiosum ! Voilà le grand résultat de la vie dans

tous les états. Au dernier moment, tous sont également riches ; et Samuel

Bernard qui à force de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept

millions en or, et Rameau qui ne laissera rien ; Rameau à qui la charité

fournira la serpillière dont on l´enveloppera. Le mort n´entend pas sonner

les cloches. C´est en vain que cent prêtres s´égosillent pour lui : qu´il

est précédé et suivi d´une longue file de torches ardentes ; son âme ne

marche pas à côté du maître des cérémonies. Pourrir sous du marbre, pourrir

sous de la terre, c´est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les

Enfants rouges, et les Enfants bleus, ou n´avoir personne, qu´est-ce que

cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet ; il était raide comme un

diable. Ces dix doigts, c´étaient autant de bâtons fichés dans un métacarpe

de bois ; et ces tendons, c´étaient de vieilles cordes à boyau plus sèches,

plus raides, plus inflexibles que celles qui ont servi à la roue d´un

tourneur. Mais je vous les ai tant tourmentées, tant brisées, tant rompues.

Tu ne veux pas aller ; et moi, mordieu, je dis que tu iras ; et cela sera.



Et tout en disant cela, de la main droite, il s´était saisi les doigts et le

poignet de la main gauche ; et il les renversait en dessus ; en dessous ;

l´extrémité des doigts touchait au bras ; les jointures en craquaient ; je

craignais que les os n´en demeurassent disloqués.



MOI.-- Prenez garde, lui dis-je ; vous allez vous estropier.



LUI.-- Ne craignez rien. Ils y sont faits ; depuis dix ans, je leur en ai

bien donné d´une autre façon. Malgré qu´ils en eussent, il a bien fallu que

les bougres s´y accoutumassent, et qu´ils apprissent à se placer sur les

touches et à voltiger sur les cordes. Aussi à présent cela va. Oui, cela va.



En même temps, il se met dans l´attitude d´un joueur de violon ; il fredonne

de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite le mouvement de

l´archet ; sa main gauche et ses doigts semblent se promener sur la longueur

du manche ; s´il fait un ton faux ; il s´arrête ; il remonte ou baisse la

corde ; il la pince de l´ongle, pour s´assurer qu´elle est juste ; il

reprend le morceau où il l´a laissé ; il bat la mesure du pied ; il se

démène de la tête, des pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez

vu quelquefois au Concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque autre

virtuose, dans les mêmes convulsions, m´offrant l´image du même supplice, et

me causant à peu près la même peine ; car n´est-ce pas une chose pénible à

voir que le tourment, dans celui qui s´occupe à me peindre le plaisir ;

tirez entre cet homme et moi, un rideau qui me le cache, s´il faut qu´il me

montre un patient appliqué à la question. Au milieu de ses agitations et de

ses cris, s´il se présentait une tenue, un de ces endroits harmonieux où

l´archet se meut lentement sur plusieurs cordes à la fois, son visage

prenait l´air de l´extase sa voix s´adoucissait, il s´écoutait avec

ravissement. Ii est sûr que les accords résonnaient dans ses oreilles et

dans les miennes. Puis, remettant son instrument sous son bras gauche, de la

même main dont il le tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son

archet. Eh bien, me disait-il, qu´en pensez-vous ?



MOI.-- A merveille.



LUI.-- Cela va, ce me semble ; cela résonne à peu près, comme les autres.



Et aussitôt, il s´accroupit, comme un musicien qui se met au clavecin. le

vous demande grâce, pour vous et pour moi, lui dis-je.



LUI.-- Non, non ; puisque je vous tiens, vous m´entendrez. Je ne veux point

d´un suffrage qu´on m´accorde sans savoir pourquoi. Vous me louerez d´un ton

plus assuré, et cela me vaudra quelque écolier.



MOI.-- Je suis si peu répandu, et vous allez vous fatiguer en pure perte.



LUI.-- Je ne me fatigue jamais.



Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme, car la

sonate sur le violon l´avait mis tout en eau, je pris le parti de le laisser

faire. Le voilà donc assis au clavecin ; les jambes fléchies, la tête élevée

vers le plafond où l´on eût dit qu´il voyait une partition notée, chantant ;

préludant, exécutant une pièce d´Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel

des deux. Sa voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les

touches ; tantôt laissant le dessus, pour prendre la basse ; tantôt quittant

la partie d´accompagnement, pour revenir au-dessus. Les passions se

succédaient sur son visage. On y distinguait la tendresse, la colère, le

plaisir, la douleur. On sentait les piano, les forte. Et je suis sûr qu´un

plus habile que moi, aurait reconnu le morceau, au mouvement, au caractère,

à ses mines et à quelques traits de chant qui lui échappaient par

intervalle. Mais ce qu´il y avait de bizarre ; c´est que de temps en temps,

il tâtonnait ; se reprenait ; comme s´il eût manqué et se dépitait dé

n´avoir plus la pièce dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il, en se

redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui descendaient le long de

ses joues, que nous savons aussi placer un triton, une quinte superflue, et

que l´enchaînement des dominantes nous est familier. Ces passages

enharmoniques dont le cher oncle a fait tant de train, ce n´est pas la mer à

boire, nous nous en tirons.



MOI.-- Vous vous êtes donné bien de la peine, pour me montrer que vous étiez

fort habile ; j´étais homme à vous croire sur votre parole.



LUI.-- Fort habile ? oh non ! pour mon métier, je le sais à peu près, et

c´est plus qu´il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce qu´on est obligé de

savoir ce qu´on montre ?



MOI.-- Pas plus que de savoir ce qu´on apprend.



LUI.-- Cela est juste, morbleu, et très juste. Là, Monsieur le philosophe :

la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un temps où vous n´étiez pas

cossu comme aujourd´hui.



MOI.-- Je ne le suis pas encore trop.



LUI.-- Mais vous n´iriez plus au Luxembourg en été, vous vous en souvenez...



MOI.-- Laissons cela ; oui, je m en souviens.



LUI.-- En redingote de peluche grise.



MOI.-- Oui, oui.



LUI.-- Éreintée par un des côtés ; avec la manchette déchirée, et les bas de

laine, noirs et recousus par derrière avec du fil blanc.



MOI.-- Et oui, oui, tout comme il vous plaira.



LUI.-- Que faisiez-vous alors dans l´allée des Soupirs ?



MOI.-- Une assez triste figure.



LUI.-- Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.



MOI.-- D´accord.



LUI.-- Vous donniez des leçons de mathématiques.



MOI.-- Sans en savoir un mot. N´est-ce pas là que vous en vouliez venir ?



LUI.-- Justement.



MOI.-- J´apprenais en montrant aux autres, et j´ai fait quelques bons

écoliers.



LUI.-- Cela se peut, mais il n´en est pas de la musique comme de l´algèbre

ou de la géométrie. Aujourd´hui que vous êtes un gros monsieur...



MOI.-- Pas si gros.



LUI.-- Que vous avez du foin dans vos bottes...



MOI.-- Très peu.



LUI.-- Vous donnez des maîtres à votre fille.



MOI.-- Pas encore. C´est sa mère qui se mêle de son éducation ; car il faut

avoir la paix chez soi.



LUI.-- La paix chez soi ? morbleu, on ne l´a que quand on est le serviteur

ou le maître ; et c´est le maître qu´il faut être. J´ai eu une femme. Dieu

veuille avoir son âme mais quand il lui arrivait quelquefois de se rebéquer

je m´élevais sur mes ergots ; je déployais mon tonnerre ; je disais, comme

Dieu, que la lumière se fasse et la lumière était faite. Aussi en quatre

années de temps, nous n´avons pas eu dix fois un mot, l´un plus haut que

l´autre. Quel âge a votre enfant ?



MOI.-- Cela ne fait rien à l´affaire.



LUI.-- Quel âge a votre enfant ?



MOI.-- Et que diable, laissons là mon enfant et son âge, et revenons aux

maîtres qu´elle aura.



LUI.-- Pardieu, je ne sache rien de si têtu qu´un philosophe. En vous

suppliant très humblement, ne pourrait-on savoir de Monseigneur le

philosophe, quel âge à peu près peut avoir Mademoiselle sa fille.



MOI.-- Supposez-lui huit ans.



LUI.-- Huit ans ! il y a quatre ans que cela devrait avoir les doigts sur

les touches.



MOI.-- Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer dans le plan

de son éducation, une étude qui occupe si longtemps et qui sert si peu.



LUI.-- Et que lui apprendrez-vous donc, s´il vous plaît ?



MOI.-- A raisonner juste, si je puis ; chose si peu commune parmi les

hommes, et plus rare encore parmi les femmes.



LUI.-- Et laissez-la déraisonner, tant qu´elle voudra. Pourvu qu´elle soit

jolie, amusante et coquette.



MOI.-- Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui donner une

organisation délicate, avec une âme sensible, et l´exposer aux mêmes peines

de la vie que si elle avait une organisation forte, et un coeur de bronze,

je lui apprendrai, si je puis, à les supporter avec courage.



LUI.-- Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs agacés,

comme les autres ; pourvu qu´elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi,

point de danse ?



MOI.-- Pas plus qu´il n´en faut pour faire une révérence, avoir un maintien

décent, se bien présenter, et savoir marcher.



LUI.-- Point de chant ?



MOI.-- Pas plus qu´il n´en faut, pour bien prononcer.



LUI.-- Point de musique ?



MOI.-- S´il y avait un bon maître d´harmonie, je la lui confierais

volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux ans ; pas davantage.



LUI.-- Et à la place des choses essentielles que vous supprimez...



MOI.-- Je mets de la grammaire, de la fable, de l´histoire, de la

géographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.



LUI.-- Combien il me serait facile de vous prouver l´inutilité de toutes ces

connaissances-là, dans un monde tel que le nôtre ; que dis-je, l´inutilité,

peut-être le danger. Mais je m´en tiendrai pour ce moment à une question, ne

lui faudrait-il pas un ou deux maîtres ?



MOI.-- Sans doute.



LUI.-- Ah, nous y revoilà. Et ces maîtres, vous espérez qu´ils sauront la

grammaire, la fable, l´histoire, la géographie, la morale dont ils lui

donneront des leçons ? Chansons, mon cher maître, chansons. S´ils

possédaient ces choses assez pour les montrer, ils ne les montreraient pas.



MOI.-- Et pourquoi ?



LUI.-- C´est qu´ils auraient passé leur vie à les étudier Il faut être

profond dans l´art ou dans la science, pour en bien posséder les éléments.

Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits, que par ceux qui ont

blanchi sous le harnais. C´est le milieu et la fin qui éclaircissent les

ténèbres du commencement. Demandez à votre ami, monsieur d´Alembert, le

coryphée de la science mathématique, s´il serait trop bon pour en faire des

éléments. Ce n´est qu´après trente à quarante ans d´exercice que mon oncle a

entrevu les premières lueurs de la théorie musicale.



MOI.-- Ò fou, archifou, m´écriai-je, comment se fait il que dans ta mauvaise

tête, il se trouve des idées si justes, pêle-mêle, avec tant

d´extravagances.



LUI.-- Qui diable sait cela ? C´est le hasard qui vous les jette, et elles

demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on ne sait rien de

bien. On ignore où une chose va ; d´où une autre vient ; où celle-ci ou

celle-la veulent être placées ; laquelle doit passer la première, où sera

mieux la seconde. Montre-t-on bien sans la méthode ? Et la méthode, d´où

naît-elle ? Tenez, mon philosophe, j´ai dans la tête que la physique sera

toujours une pauvre science ; une goutte d´eau prise avec la pointe d´une

aiguille dans le vaste océan ; un grain détaché de la chaîne des Alpes ; et

les raisons des phénomènes ? en vérité, il vaudrait autant ignorer que de

savoir si peu et si mal ; et c´était précisément où j´en étais, lorsque je

me fis maître d´accompagnement et de composition. A quoi rêvez- vous ?



MOI.-- Je rêve que tout ce que vous venez de dire, est plus spécieux que

solide. Mais laissons cela. Vous avez montré, dites-vous, l´accompagnement

et la composition ?



LUI.-- Oui.



MOI.-- Et vous n´en saviez rien du tout ?



LUI.-- Non, ma foi ; et c´est pour cela qu´il y en avait de pires que moi :

ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne gâtais ni le

jugement ni les mains des enfants. En passant de moi, à un bon maître, comme

ils n´avaient rien appris, du moins ils n´avaient rien à désapprendre ; et

c´était toujours autant d´argent et de temps épargnés.



MOI.-- Comment faisiez-vous ?



LUI.-- Comme ils font tous. J´arrivais. Je me jetais dans une chaise : " Que

le temps est mauvais ! que le pavé est fatigant ! " Je bavardais quelques

nouvelles : " Mademoiselle Lemierre devait faire un rôle de vestale dans

l´opéra nouveau. Mais elle est grosse pour la seconde fois. On ne sait qui

la doublera. Mademoiselle Arnould vient de quitter son petit comte. On dit

qu´elle est en négociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouvé la

porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert des

amateurs, une Italienne qui a chanté comme un ange. C´est un rare corps que

ce Préville. Il faut le voir dans le Mercure galant ; l´endroit de l´énigme

est impayable. Cette pauvre Dumesnil ne sait plus ni ce qu´elle dit ni ce

qu´elle fait. Allons, Mademoiselle ; prenez votre livre. " Tandis que

Mademoiselle, qui ne se presse pas, cherche son livre qu´elle a égaré, qu´on

appelle une femme de chambre, qu´on gronde, je continue, " La Clairon est

vraiment incompréhensible. On parle d´un mariage fort saugrenu. C´est celui

de mademoiselle, comment l´appelez-vous ? une petite créature qu´il

entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants, qui avait été entretenue

par tant d´autres. -- Allons, Rameau ; cela ne se peut, vous radotez. -- Je

ne radote point. On dit même que la chose est faite. Le bruit court que de

Voltaire est mort. Tant mieux. -- Et pourquoi tant mieux ?-- C´est qu´il va

nous donner quelque bonne folie. C´est son usage que de mourir une quinzaine

auparavant. " Que vous dirai-je encore ? Je disais quelques polissonneries,

que je rapportais des maisons où j´avais été ; car nous sommes tous, grands

colporteurs. Je faisais le fou. On m´écoutait. On riait. On s´écriait, " il

est toujours charmant ". Cependant, le livre de Mademoiselle s´était enfin

retrouvé sous un fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré, par un

jeune doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin. D´abord

elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je m´approchais, après avoir

fait à la mère un signe d´approbation. La mère : "Cela ne va pas mal ; on

n´aurait qu´à vouloir ; mais on ne veut pas. On aime mieux perdre son temps

à jaser, à chiffonner, à courir, à je ne sais quoi. Vous n´êtes pas sitôt

parti que le livre est fermé, pour ne le rouvrir qu´à votre retour. Aussi

vous ne la grondez jamais... "



Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains que

je lui plaçais autrement. Je me dépitais. le criais " Sol, sol, sol ;

Mademoiselle, c´est un sol. " La mère : " Mademoiselle, est-ce que vous

n´avez point d´oreille ? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas

sur votre livre, je sens qu´il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à

Monsieur. Je ne conçois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu´il

vous dit. Vous n´avancez point... " Alors je rabattais un peu les coups, et

hochant de la tête, je disais, " Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi. Cela

pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait ; si elle étudiait un peu ;

mais cela ne va pas mal. " La mère : " A votre place, je la tiendrais un an

sur la même pièce. -- Oh pour cela, elle n´en sortira pas qu´elle ne soit

au-dessus de toutes les difficultés ; et cela ne sera pas si long que Madame

le croit." La mère : " Monsieur Rameau, vous la flattez ; vous êtes trop

bon. Voilà de sa leçon la seule chose qu´elle retiendra et qu´elle saura

bien me répéter dans l´occasion."-- L´heure se passait. Mon écolière me

présentait le petit cachet, avec la grâce du bras et la révérence qu´elle

avait apprise du maître à danser. Je le mettais dans ma poche, pendant que

la mère disait : " Fort bien, Mademoiselle. Si Javillier était là, il vous

applaudirait." Je bavardais encore un moment par bienséance ; je

disparaissais ensuite, et voilà ce qu´on appelait alors une leçon

d´accompagnement.



MOI.-- Et aujourd´hui, c´est donc autre chose.



LUI.-- Vertudieu, je le crois. J´arrive. Je suis grave. Je me hâte d´ôter

mon manchon. J´ouvre le clavecin. J´essaie les touches. Je suis toujours

pressé : si l´on me fait attendre un moment, je crie comme si l´on me volait

un écu. Dans une heure d´ici, il faut que je sois là ; dans deux heures,

chez madame la duchesse une telle. Je suis attendu à dîner chez une belle

marquise ; et au sortir de là, c´est un concert chez monsieur le baron de

Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.



MOI.-- Et cependant vous n´êtes attendu nulle part ?



LUI.-- Il est vrai.



MOI.-- Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là ?



LUI.-- Viles ? et pourquoi, s´il vous plaît ? Elles sont d´usage dans mon

état. Je ne m´avilis point en faisant comme tout le monde. Ce n´est pas moi

qui les ai inventées. Et je serais bizarre et maladroit de ne pas m´y

conformer. Vraiment, je sais bien que si vous allez appliquer à cela

certains principes généraux de je ne sais quelle morale qu´ils ont tous à la

bouche, et qu´aucun d´eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc

sera noir, et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe,

il y a une conscience générale. Comme il y une grammaire générale ; et puis

des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je crois, vous autres

savants, des... aidez-moi donc... des...



MOI.-- Idiotismes.



LUI.-- Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions à la conscience

générale auxquelles je donnerais volontiers le nom d´idiotismes de métier.



MOI.-- J´entends. Fontenelle parle bien, écrit bien quoique son style

fourmille d´idiotismes français.



LUI.-- Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le

militaire, l´homme de lettres, l´avocat, le procureur, le commerçant, le

banquier, l´artisan, le maître à chanter, le maître à danser, sont de fort

honnêtes gens, quoique leur conduite s´écarte en plusieurs points de la

conscience générale, et soit remplie d´idiotismes moraux. Plus l´institution

des choses est ancienne, plus il y a d´idiotismes ; plus les temps sont

malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l´homme, tant vaut

le métier ; et réciproquement, à la fin, tant vaut le métier, tant vaut

l´homme. On fait donc valoir le métier tant qu´on peut.



MOI.-- Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage, c´est qu´il y a

peu de métiers honnêtement exercés, ou peu d´honnêtes gens dans leurs

métiers.



LUI.-- Bon, il n´y en a point ; mais en revanche, il y a peu de fripons hors

de leur boutique ; et tout irait assez bien, sans un certain nombre de gens

qu´on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement leurs devoirs,

stricts, ou ce qui revient au même toujours dans leurs boutiques, et faisant

leur métier depuis le matin jusqu´au soir, et ne faisant que cela. Aussi

sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.



MOI.-- A force d´idiotismes.



LUI.-- C´est cela. Je vois que vous m´avez compris. Or donc un idiotisme de

presque tous les états, car il y en a de communs à tous les pays, à tous les

temps, comme il y a des sottises communes ; un idiotisme commun est de se

procurer le plus de pratiques que l´on peut ; une sottise commune est de

croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions

à la conscience générale auxquelles il faut se plier. C´est une espèce de

crédit. Ce n´est rien en soi ; mais cela vaut par l´opinion. On a dit que

bonne renommée valait mieux que ceinture dorée. Cependant qui a bonne

renommée n´a pas ceinture dorée ; et je vois qu´aujourd´hui qui a ceinture

dorée ne manque guère de renommée. Il faut, autant qu´il est possible, avoir

le renom et la ceinture. Et c´est mon objet, lorsque je me fais valoir par

ce que vous qualifiez d´adresses viles, d´indignes petites ruses. le donne

ma leçon, et je la donne bien ; voilà la règle générale. le fais croire que

j´en ai plus à donner que la journée n´a d´heures, voilà l´idiotisme.



MOI.-- Et la leçon, vous la donnez bien.



LUI.-- Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher oncle a

bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l´argent de mon écolier ; oui,

je le volais ; cela est sûr. Aujourd´hui, je le gagne, du moins comme les

autres.



MOI.-- Et le voliez-vous sans remords ?



LUI.-- Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l´autre, le diable

s´en rit. Les parents regorgeaient d´une fortune acquise, Dieu sait comment

; c´étaient des gens de cour, des financiers, de gros commerçants, des

banquiers, des gens d´affaires. le les aidais à restituer, moi, et une foule

d´autres qu´ils employaient comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se

dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons

justice les uns des autres, sans que la loi s´en mêle. La Deschamps,

autrefois, aujourd´hui la Guimard venge le prince du financier ; et c´est la

marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la lingère, l´escroc, la

femme de chambre, le cuisinier, le bourrelier, qui vengent le financier de

la Deschamps. Au milieu de tout cela, il n´y a que l´imbécile ou l´oisif qui

soit lésé, sans avoir vexé personne ; et c´est fort bien fait. D´où vous

voyez que ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux

dont on fait tant de bruit, sous la dénomination de tours du bâton ne sont

rien ; et qu´à tout, il n´y a que le coup d´oeil qu´il faut avoir juste.



MOI.-- J´admire le vôtre.



LUI.-- Et puis la misère. La voix de la conscience et de l´honneur, est bien

faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il

faudra bien que je restitue, et que je suis bien résolu à restituer de

toutes les manières possibles, par la table, par le jeu, par le vin, par les

femmes.



MOI.-- Mais j´ai peur que vous ne deveniez jamais riche.



LUI.-- Moi, j´en ai le soupçon.



MOI.-- Mais s´il en arrivait autrement, que feriez-vous ?



LUI.-- Je ferais comme tous les gueux revêtus ; je serais le plus insolent

maroufle qu´on eût encore vu. C´est alors que je me rappellerais tout ce

qu´ils m´ont fait souffrir ; et je leur rendrais bien les avanies qu´ils

m´ont faites. J´aime à commander, et je commanderai. J´aime qu´on me loue et

l´on me louera. J´aurai à mes gages toute la troupe villemorienne, et je

leur dirai, comme on me l´a dit, " Allons, faquins, qu´on m´amuse ", et l´on

m´amusera ; " qu´on me déchire les honnêtes gens ", et on les déchirera, si

l´on en trouve encore ; et puis nous aurons des filles, nous nous

tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous enivrerons ; nous ferons des

contes ; nous aurons toutes sortes de travers et de vices. Cela sera

délicieux. Nous prouverons que de Voltaire est sans génie ; que Buffon

toujours guindé sur des échasses, n´est qu´un déclamateur ampoulé ; que

Montesquieu n´est qu´un bel esprit ; nous reléguerons d´Alembert dans ses

mathématiques, nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces petits Catons,

comme vous, qui nous méprisent par envie ; dont la modestie est le manteau

de l´orgueil, et dont la sobriété la loi du besoin. Et de la musique ? C´est

alors que nous en ferons.



MOI.-- Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois combien c´est

grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là d´une manière bien

honorable pour l´espèce humaine, bien utile à vos concitoyens ; bien

glorieuse pour vous.



LUI.-- Mais je crois que vous vous moquez de moi ; monsieur le philosophe,

vous ne savez pas à qui vous vous jouez ; vous ne vous doutez pas que dans

ce moment je représente la partie la plus importante de la ville et de la

cour. Nos opulents dans tous les états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne sont

pas dit les mêmes choses que je vous ai confiées ; mais le fait est que la

vie que je mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en

êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour tous.

Quelle étrange vision ! Le vôtre suppose un certain tour d´esprit romanesque

que nous n´avons pas ; une âme singulière, un goût particulier. Vous décorez

cette bizarrerie du nom de vertu ; vous l´appelez philosophie. Mais la

vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde. En a qui peut.

En conserve qui peut. Imaginez l´univers sage et philosophe ; convenez qu´il

serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie ; vive la sagesse de

Salomon : Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler sur de

jolies femmes ; se reposer dans des lits bien mollets. Excepté cela, le

reste n´est que vanité.



MOI.-- Quoi, défendre sa patrie ?



LUI.-- Vanité. Il n´y a plus de patrie. Je ne vois d´un pôle à l´autre que

des tyrans et des esclaves.



MOI.-- Servir ses amis ?



LUI.-- Vanité. Est-ce qu´on a des amis ? Quand on en aurait, faudrait-il en

faire des ingrats ? Regardez-y bien, et vous verrez que c´est presque

toujours là ce qu´on recueille des services rendus. La reconnaissance est un

fardeau ; et tout fardeau est fait pour être secoué.



MOI.-- Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs ?



LUI.-- Vanité. Qu´importe qu´on ait un état, ou non ; pourvu qu´on soit

riche ; puisqu´on ne prend un état que pour le devenir. Remplir ses devoirs,

à quoi cela mène-t-il ? A la jalousie, au trouble, à la persécution. Est-ce

ainsi qu´on s´avance ? Faire sa cour, morbleu ; faire sa cour ; voir les

grands ; étudier leurs goûts ; se prêter à leurs fantaisies ; servir leurs

vices ; approuver leurs injustices. Voilà le secret.



MOI.-- Veiller à l´éducation de ses enfants ?



LUI.-- Vanité. C´est l´affaire d´un précepteur.



MOI.-- Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige ses devoirs

; qui est-ce qui en sera châtié ?



LUI.-- Ma foi, ce ne sera pas moi ; mais peut-être un jour, le mari de ma

fille, ou la femme de mon fils.



MOI.-- Mais si l´un et l´autre se précipitent dans la débauche et les vices.



LUI.-- Cela est de leur état.



MOI.-- S´ils se déshonorent.



LUI.-- Quoi qu´on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est riche.



MOI.-- S´ils se ruinent.



LUI.-- Tant pis pour eux.



MOI.-- Je vois que, si vous vous dispensez de veiller à la conduite de votre

femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous pourriez aisément négliger

vos affaires.



LUI.-- Pardonnez-moi ; il est quelquefois difficile de trouver de l´argent ;

et il est prudent de s´y prendre de loin.



MOI.-- Vous donnerez peu de soins à votre femme.



LUI.-- Aucun, s´il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois, qu´on puisse

avoir avec sa chère moitié, c´est de faire ce qui lui convient. A votre

avis, la société ne serait-elle pas fort amusante, si chacun y était à sa

chose ?



MOI.-- Pourquoi pas ? La soirée n´est jamais plus belle pour moi que quand

je suis content de ma matinée.



LUI.-- Et pour moi aussi.



MOI.-- Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs amusements, c´est

leur profonde oisiveté.



LUI.-- Ne croyez pas cela. Ils s´agitent beaucoup.



MOI.-- Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.



LUI.-- Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés.



MOI.-- Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.



LUI.-- Tant mieux, le besoin est toujours une peine



MOI.-- Ils usent tout. Leur âme s´hébète. L´ennui s´en empare. Celui qui

leur ôterait la vie, au milieu de leur abondance accablante, les servirait.

C´est qu´ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s´émousse le plus

vite. le ne méprise pas les plaisirs des sens. l´ai un palais aussi, et il

est flatté d´un mets délicat, ou d´un vin délicieux. l´ai un coeur et des

yeux ; et j´aime à voir une jolie femme. J´aime à sentir sous ma main la

fermeté et là rondeur de sa gorge ; à presser ses lèvres des miennes ; à

puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer entre ses bras.

Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche, même un peu tumultueuse,

ne me déplaît pas. Mais je ne vous dissimulerai pas, il m´est infiniment

plus doux encore d´avoir secouru le malheureux, d´avoir terminé une affaire

épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable ; une

promenade avec un homme ou une femme chère à mon coeur ; passé quelques

heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les

devoirs de mon état ; dit à celle que j´aime quelques choses tendres et

douces qui amènent ses bras autour de mon col. Je connais telle action que

je voudrais avoir faite pour tout ce que je possède. C´est un sublime

ouvrage que Mahomet ; j´aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire des

Calas. Un homme de ma connaissance s´était réfugié à Carthagène. C´était un

cadet de famille, dans un pays où la coutume transfère tout le bien aux

aînés. Là il apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son

père et sa mère, trop faciles, de tout ce qu´ils possédaient, les avait

expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient

indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet

qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la fortune au loin,

il leur envoie des secours ; il se hâte d´arranger ses affaires. Il revient

opulent. Il ramène son père et sa mère dans leur domicile. Il marie ses

soeurs. Ah, mon cher Rameau ; cet homme regardait cet intervalle, comme le

plus heureux de sa vie. C´est les larmes aux yeux qu´il m´en parlait : et

moi, je sens en vous faisant ce récit, mon coeur se troubler de joie, et le

plaisir me couper la parole.



LUI.-- Vous êtes des êtres bien singuliers !



MOI.-- Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n´imaginez pas qu´on

s´est élevé au- dessus du sort, et qu´il est impossible d´être malheureux, à

l´abri de deux belles actions, telles que celle-ci.



LUI.-- Voilà une espèce de félicité avec laquelle j´aurai de la peine à me

familiariser, car on la rencontre rarement. Mais à votre compte, il faudrait

donc être d´honnêtes gens ?



MOI.-- Pour être heureux ? Assurément.



LUI.-- Cependant, je vois une infinité d´honnêtes gens qui ne sont pas

heureux ; et une infinité de gens qui sont heureux sans être honnêtes.



MOI.-- Il vous semble.



LUI.-- Et n´est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la franchise un

moment, que je ne sais où aller souper ce soir ?



MOI.-- Hé non, c´est pour n´en avoir pas toujours eu. C´est pour n´avoir pas

senti de bonne heure qu´il fallait d´abord se faire une ressource

indépendante de la servitude.



LUI.-- Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au moins la plus

aisée. LUI.-- Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas au simple, et ce

qui me répugne un peu au figuré ?



MOI.-- C´est mon avis.



LUI.-- Indépendamment de cette métaphore qui me déplaît dans ce moment, et

qui ne me déplaira pas dans un autre.



MOI.-- Quelle singularité !



LUI.-- Il n´y a rien de singulier à cela. Je veux bien être abject, mais je

veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien descendre de ma dignité...

Vous riez ?



MOI.-- Oui, votre dignité me fait rire.



LUI.-- Chacun a la sienne ; je veux bien oublier la mienne, mais à ma

discrétion, et non à l´ordre d´autrui. Faut-il qu´on puisse me dire : rampe,

et que je sois obligé de ramper ? C´est l´allure du ver ; c´est mon allure ;

nous la suivons l´un et l´autre, quand on nous laisse aller ; mais nous nous

redressons, quand on nous marche sur la queue. On m´a marché sur la queue,

et je me redresserai. Et puis vous n´avez pas d´idée de la pétaudière dont

il s´agit. Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de

vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de robe de chambre ; qui se

déplaît à lui-même, à qui tout déplaît ; qu´on fait à peine sourire, en se

disloquant le corps et l´esprit, en cent manières diverses ; qui considère

froidement les grimaces plaisantes de mon visage, et celles de mon jugement

qui sont plus plaisantes encore ; car entre nous, ce père Noël, ce vilain

bénédictin si renommé pour les grimaces ; malgré ses succès à la Cour,

n´est, sans me vanter ni lui non plus, à comparaison de moi, qu´un

polichinelle de bois. J´ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des

Petites-Maisons, rien n´y fait. Rira-t-il ? ne rira-t-il pas ? Voilà ce que

je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions ; et vous pouvez juger

combien cette incertitude nuit au talent. Mon hypocondre, la tête renfoncée

dans un bonnet de nuit qui lui couvre les yeux, a l´air d´une pagode

immobile à laquelle on aurait attaché un fil au menton, d´où il descendrait

jusque sous son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire

point ; ou s´il arrive que la mâchoire s´entrouvre, c´est pour articuler un

mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n´avez point été aperçu, et

que toutes vos singeries sont perdues ; ce mot est la réponse à une question

que vous lui aurez faite il y a quatre jours ; ce mot dit, le ressort

mastoïde se détend et la mâchoire se referme...



Puis il se mit à contrefaire son homme ; il s´était placé dans une chaise,

la tête fixe, le chapeau jusque sur ses paupières, les yeux à demi-clos, les

bras pendants, remuant sa mâchoire, comme un automate, et disant :



"Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse là. "

C´est que cela décide ; que cela décide toujours, et sans appel ; le soir,

le matin, à la toilette, à dîner, au café ; au jeu, au théâtre, à souper, au

lit, et Dieu me le pardonne, je crois entre les bras de sa maîtresse Je ne

suis pas à portée d´entendre ces dernières décisions-ci ; mais je suis

diablement las des autres. Triste, obscur, et tranché, comme le destin ; tel

est notre patron.



Vis-à-vis, c´est une bégueule qui joue l´importance à qui l´on se résoudrait

à dire qu´elle est jolie, parce qu´elle l´est encore ; quoiqu´elle ait sur

le visage quelques gales par-ci par-là, et qu´elle courre après le volume de

Madame Bouvillon. J´aime les chairs, quand elles sont belles ; mais aussi

trop est trop ; et le mouvement est si essentiel à la matière ! Item, elle

est plus méchante plus fière et plus bête qu´une oie. Item, elle veut avoir

dé l´esprit. Item, il faut lui persuader qu´on lui en croit comme à

personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item, il faut

applaudir à ces décisions, des pieds et des mains, sauter d´aise, se transir

d´admiration que cela est beau, délicat, bien dit, finement vu,

singulièrement senti. Où les femmes prennent-elles cela ? Sans étude, par la

seule force de l´instinct, par la seule lumière naturelle cela tient du

prodige. Et puis qu´on vienne nous dire que l´expérience, l´étude, la

réflexion, l´éducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises ;

et pleurer de joie. Dix fois dans la journée, se courber, un genou fléchi en

devant, l´autre jambe tirée en arrière. Les bras étendus vers la déesse,

chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu à sa lèvre, attendre son

ordre et partir comme un éclair. Qui est-ce qui peut s´assujettir à un rôle

pareil, si ce n´est le misérable qui trouve là, deux ou trois fois la

semaine, de quoi calmer la tribulation de ses intestins ? Que penser des

autres, tels que le Palissot, le Fréron, les Poinsinets, le Baculard qui ont

quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s´excuser par le borborygme

d´un estomac qui souffre ?



MOI.-- Je ne vous aurais jamais cru si difficile.



LUI.-- Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les autres, et je

faisais comme eux, même un peu mieux ; parce que je suis plus franchement

impudent, meilleur comédien, plus affamé, fourni de meilleurs poumons. le

descends apparemment en droite ligne du fameux Stentor.



Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se mit à

tousser d´une violence à ébranler les vitres du café, et à suspendre

l´attention des joueurs d´échecs.



MOI.-- Mais à quoi bon ce talent ?



LUI.-- Vous ne le devinez pas ?



MOI.-- Non. le suis un peu borné.



LUI.-- Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine : je me lève,

et déployant mon tonnerre, je dis : " Cela est, comme Mademoiselle l´assure.

C´est là ce qui s´appelle juger. Je le donne en cent à tous nos beaux

esprits. L´expression est de génie. " Mais il ne faut pas toujours approuver

de la même manière. On serait monotone. On aurait l´air faux. On deviendrait

insipide. On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité : il

faut savoir préparer et placer ces tons majeurs et péremptoires, saisir

l´occasion et le moment ; lors par exemple, qu´il y a partage entre les

sentiments ; que la dispute s´est élevée à son dernier degré de violence ;

qu´on ne s´entend plus ; que tous parlent à la fois ; il faut être placé à

l´écart, dans l´angle de l´appartement le plus éloigné du champ de bataille,

avoir préparé son explosion par un long silence, et tomber subitement comme

une comminge, au milieu des contendants. Personne n´a eu cet art comme moi.

Mais où je suis surprenant, c´est dans l´opposé ; j´ai des petits tons que

j´accompagne d´un sourire ; une variété infinie de mines approbatives : là,

le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en jeu ; j´ai une souplesse de

reins ; une manière de contourner l´épine du dos, de hausser ou de baisser

les épaules, d´étendre les doigts, d´incliner la tête, de fermer les yeux,

et d´être stupéfait, comme si j´avais entendu descendre du ciel une voix

angélique et divine. C´est là ce qui flatte. le ne sais si vous saisissez

bien toute l´énergie de cette dernière attitude-là. le ne l´ai point

inventée, mais personne ne m´a surpassé dans l´exécution. Voyez. Voyez.



MOI.-- Il est vrai que cela est unique.



LUI.-- Croyez-vous qu´il y ait cervelle de femme un peu vaine qui tienne à

cela ?



MOI.-- Non. Il faut convenir que vous avez porté le talent de faire des

fous, et de s´avilir aussi loin qu´il est possible.



LUI.-- Ils auront beau faire, tous tant qu´ils sont, ils n´en viendront

jamais là. Le meilleur d´entre eux, Palissot, par exemple, ne sera jamais

qu´un bon écolier. Mais si ce rôle amuse d´abord, et si l´on goûte quelque

plaisir à se moquer en dedans, de la bêtise de ceux qu´on enivre, à la

longue cela ne pique plus ; et puis après un certain nombre de découvertes,

on est forcé de se répéter. L´esprit et l´art ont leurs limites. Il n´y a

que Dieu ou quelques génies rares pour qui la carrière s´étend, à mesure

qu´ils y avancent. Bouret en est un peut-être. Il y a de celui-ci des traits

qui m´en donnent, à moi, oui à moi- même, la plus sublime idée. Le petit

chien, le Livre de la Félicité les flambeaux sur la route de Versailles sont

de ces choses qui me confondent et m´humilient. Ce serait capable de

dégoûter du métier.



MOI.-- Que voulez-vous dire avec votre petit chien ?



LUI.-- D´où venez-vous donc ? Quoi, sérieusement vous ignorez comment cet

homme rare s´y prit pour détacher de lui et attacher au garde des sceaux un

petit chien qui plaisait à celui-ci ?



MOI.-- Je l´ignore, je le confesse.



LUI.-- Tant mieux. C´est une des plus belles choses qu´on ait imaginées ;

toute l´Europe en a été émerveillée, et il n´y a pas un courtisan dont elle

n´ait excité l´envie. Vous qui ne manquez pas de sagacité, voyons comment

vous vous y seriez pris à sa place. Songez que Bouret était aimé de son

chien. Songez que le vêtement bizarre du ministre effrayait le petit animal.

Songez qu´il n´avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut

connaître toutes les conditions du problème, pour bien sentir le mérite de

la solution. Eh bien ?



MOI.-- Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les choses les

plus faciles m´embarrasseraient.



LUI.-- Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur l´épaule, car il

est familier ; écoutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble

au garde des sceaux ; il emprunte d´un valet de chambre la volumineuse

simarre. Il se couvre le visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle

son chien ; il le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout à coup,

changeant de décoration, ce n´est plus le garde des sceaux ; c´est Bouret

qui appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois jours de

cet exercice continué du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le fermier

général, et courir à Bouret le garde des sceaux. Mais je suis trop bon. Vous

êtes un profane qui ne méritez pas d´être instruit des miracles qui

s´opèrent à côté de vous.



MOI.-- Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux ?



LUI.-- Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces choses-là ; et

profitez de la circonstance qui nous a rapprochés, pour apprendre des choses

que personne ne sait que moi.



MOI.-- Vous avez raison.



LUI.-- Emprunter la robe et la perruque, j´avais oublié la perruque, du

garde des sceaux ! Se faire un masque qui lui ressemble ! Le masque surtout

me tourne la tête. Aussi cet homme jouit-il de la plus haute considération.

Aussi possède-t-il des millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n´ont

pas de pain ; aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire

échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril qui ne manque jamais

sa récompense ? Voilà ce qui s´appelle aller au grand. Ce´ modèles-là sont

décourageants. On a pitié de soi ; et l´on s´ennuie. Le masque ! le masque !

Je donnerais un de mes doigts, pour avoir trouvé le masque.



MOI.-- Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et cette fertilité

de génie que vous possédez, est-ce que vous n´avez rien inventé ?



LUI.-- Pardonnez-moi ; par exemple, l´attitude admirative du dos dont je

vous ai parlé ; je la regarde comme mienne, quoiqu´elle puisse peut-être

m´être contestée par des envieux. Je crois bien qu´on l´a employée

auparavant ; mais qui est-ce qui a senti combien elle était commode pour

rire en dessous de l´impertinent qu´on admirait ? J´ai plus de cent façons

d´entamer la séduction d´une jeune fille, à côté de sa mère, sans que

celle-ci s´en aperçoive, et même de la rendre complice. A peine entrais-je

dans la carrière que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser

un billet doux. J´ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces

moyens, j´ose me flatter qu´il y en a de nouveaux. Je possède surtout le

talent d´encourager un jeune homme timide, j´en ai fait réussir qui

n´avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit je crois qu´on

m´accorderait quelque génie.



MOI.-- Vous ferait un honneur singulier ?



LUI.-- Je n´en doute pas.



MOI.-- A votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier. Ce serait

dommage qu´elles se perdissent.



LUI.-- Il est vrai ; mais vous ne soupçonnez pas combien je fais peu de cas

de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d´un protocole n´ira

jamais loin. Les génies lisent peu, pratiquent beaucoup, et se font

d´eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la marquise de Tencin, son frère

le cardinal, et le secrétaire de celui-ci l´abbé Trublet. Et Bouret ? qui

est-ce qui a donné des leçons à Bouret ? personne. C´est la nature qui forme

ces hommes rares-là. Croyez-vous que l´histoire du chien et du masque soit

écrite quelque part ?



MOI.-- Mais à vos heures perdues ; lorsque l´angoisse de votre estomac vide

ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le sommeil...



LUI.-- J´y penserai ; il vaut mieux écrire de grandes choses que d´en

exécuter de petites. Alors l´âme s´élève ; l´imagination s´échauffe,

s´enflamme et s´étend ; au lieu qu´elle se rétrécit à s´étonner auprès de la

petite Hus des applaudissements que ce sot public s´obstine à prodiguer à

cette minaudière de Dangeville, qui joue si platement, qui marche presque

courbée en deux sur la scène, qui a l´affectation de regarder sans cesse

dans les yeux de celui à qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui

prend elle-même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de

la grâce ; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus apprêtée,

plus étudiée, plus empesée qu´on ne saurait dire. Cet imbécile parterre les

claque à tout rompre, et ne s´aperçoit pas que nous sommes un peloton

d´agréments ; il est vrai que le peloton grossit un peu ; mais qu´importe ?

que nous avons la plus belle peau ; les plus beaux yeux, le plus joli bec ;

peu d´entrailles à la vérité ; une démarche qui n´est pas légère, mais qui

n´est pas non plus aussi gauche qu´on le dit. Pour le sentiment, en

revanche, il n´y en a aucune à qui nous ne damions le pion.



MOI.-- Comment dites-vous tout cela ? Est-ce ironie, ou vérité ?



LUI.-- Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans, et qu´il

n´en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous parle, je sais et

je sais bien qu´elle en a. Si ce n´est pas cela précisément, c´est quelque

chose comme cela. Il faut voir, quand l´humeur nous prend, comme nous

traitons les valets, comme les femmes de chambres sont souffletées, comme

nous menons à grands coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu´elles

s´écartent du respect qui nous est dû. C´est un petit diable, vous dis-je,

tout plein de sentiment et de dignité... Ho, ça ; vous ne savez où vous en

êtes, n´est-ce pas ?



MOI.-- J´avoue que je ne saurais démêler si c´est de bonne foi ou méchamment

que vous parlez. Je suis un bon homme ; ayez la bonté d´en user avec moi

plus rondement ; et de laisser là votre art.



LUI.-- Cela, c´est ce que nous débitons à la petite Hus, de la Dangeville et

de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots qui vous donnassent

l´éveil. Je consens que vous me preniez pour un vaurien ; mais non pour un

sot ; et il n´y aurait qu´un sot ou un homme perdu d´amour qui pût dire

sérieusement tant d´impertinences.



MOI.-- Mais comment se résout-on à les dire ?



LUI.-- Cela ne se fait pas tout d´un coup ; mais petit à petit, on y vient.

Ingenii largitor venter.



MOI.-- Il faut être pressé d´une cruelle faim.



LUI.-- Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu´elles vous paraissent,

croyez que ceux à qui elles s´adressent sont plutôt accoutumés à les

entendre que nous à les hasarder.



MOI.-- Est-ce qu´il y a là quelqu´un qui ait le courage d´être de votre avis

?



LUI.-- Qu´appelez-vous quelqu´un ? C´est le sentiment et le langage de toute

la société.



MOI.-- Ceux d´entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, doivent être de

grands sots.



LUI.-- Des sots là ? Je vous jure qu´il n´y en a qu´un ; c´est celui qui

nous fête, pour lui en imposer.



MOI.-- Mais comment s´en laisse-t-on si grossièrement imposer ? car enfin la

supériorité des talents de la Dangeville et de la Clairon est décidée.



LUI.-- On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte ; et l´on boit

goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis nous avons l´air si

pénétré, si vrai !



MOI.-- Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les principes

de l´art et qu´il vous soit échappé par mégarde quelques-unes de ces vérités

amères qui blessent ; car en dépit du rôle misérable, abject, vil,

abominable que vous faites, je crois qu´au fond, vous avez l´âme délicate.



LUI.-- Moi, point du tout. Que le diable m´emporte si je sais au fond ce que

je suis. En général, j´ai l´esprit rond comme une boule, et le caractère

franc comme l´osier ; jamais faux, pour peu que j´aie intérêt d´être vrai ;

jamais vrai pour peu que j´aie intérêt d´être faux. Je dis les choses comme

elles me viennent, sensées, tant mieux ; impertinentes, on n´y prend pas

garde. J´use en plein de mon franc-parler. Je n´ai pensé de ma vie ni avant

que de dire, ni en disant, ni après avoir dit. Aussi je n´offense personne.



MOI.-- Cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez qui vous

viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.



LUI.-- Que voulez-vous ? C´est un malheur ; un mauvais moment, comme il y en

a dans la vie. Point de félicité continue ; j´étais trop bien. Cela ne

pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la compagnie la plus nombreuse

et la mieux choisie. C´est une école d´humanité, le renouvellement de

l´antique hospitalité. Tous les poètes qui tombent, nous les ramassons. Nous

eûmes Palissot après sa Zara ; Bret, après le Faux généreux ; tous les

musiciens décriés ; tous les auteurs qu´on ne lit point ; toutes les

actrices sifflées ; tous les acteurs hués ; un tas de pauvres honteux, plats

parasites à la tête desquels j´ai l´honneur d´être, brave chef d´une troupe

timide. C´est moi qui les exhorte à manger la première fois qu´ils viennent

; c´est moi qui demande à boire pour eux. Ils tiennent si peu de place !

quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où donner de la tête, mais

qui ont de la figure, d´autres scélérats qui cajolent le patron et qui

l´endorment, afin de glaner après lui sur la patronne. Nous paraissons gais

; mais au fond nous avons tous de l´humeur et grand appétit. Des loups ne

sont pas plus affamés ; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons

comme des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige ; nous

déchirons comme des tigres, tout ce qui réussit. Quelquefois, les cohues

Bertin, Montsauge et Villemorien se réunissent ; c´est alors qu´il se fait

un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne vit ensemble tant de bêtes

tristes, acariâtres, malfaisantes et courroucées. On n´entend que les noms

de Buffon, de Duclos, de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de

D´Alembert, de Diderot, et Dieu sait de quelles épithètes ils sont

accompagnés. Nul n´aura de l´esprit, s´il n´est aussi sot que nous. C´est là

que le plan de la comédie des Philosophes a été conçu ; la scène du

colporteur, c´est moi qui l´ai fournie, d´après la Théologie en Quenouille,

Vous n´êtes pas épargné là plus qu´un autre.



MOI.-- Tant mieux. Peut-être me fait-on plus d´honneur que je n´en mérite.

Je serais humilié, si ceux qui disent du mal de tant d´habiles et honnêtes

gens, s´avisaient de dire du bien de moi.



LUI.-- Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot. Après le

sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.



MOI.-- Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain bien cher.



LUI.-- Je vous l´ai déjà dit, nous sommes sans conséquence. Nous injurions

tout le monde et nous n´affligeons personne. Nous avons quelquefois le

pesant abbé d´Olivet, le gros abbé Le Blanc, l´hypocrite Batteux. Le gros

abbé n´est méchant qu´avant dîner. Son café pris il se jette dans un

fauteuil, les pieds appuyés contre là tablette de la cheminée, et s´endort

comme un vieux perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il

bâille ; il étend ses bras ; il frotte ses yeux, et dit : Eh bien, qu´est-ce

? Qu´est-ce ?-- il s´agit de savoir si Piron à plus d´esprit que de

Voltaire. -- Entendons-nous. C´est de l´esprit que vous dites ? il ne s´agit

pas de goût, car du goût, votre Piron ne s´en doute pas. -- Ne s´en doute

pas ? -- Non. -- Et puis nous voilà embarqués dans une dissertation sur le

goût. Alors le patron fait signe de la main qu´on l´écoute ; car c´est

surtout de goût qu´il se pique. " Le goût, dit-il... le goût est une

chose... " ma foi, je ne sais quelle chose il disait que c´était ; ni lui,

non plus.



Nous avons quelquefois l´ami Robbé. Il nous régale de ses contes cyniques,

des miracles des convulsionnaires dont il a été le témoin oculaire ; et de

quelques chants de son poème sur un sujet qu´il connaît à fond. Je hais ses

vers ; mais j´aime à l´entendre réciter. Il a l´air d´un énergumène. Tous

s´écrient autour de lui : "voilà ce qu´on appelle un poète ". Entre nous,

cette poésie-là n´est qu´un charivari de toutes sortes de bruits confus, le

ramage barbare des habitants de la tour de Babel.



Il nous vient aussi un certain niais qui a l´air plat et bête, mais qui a de

l´esprit comme un démon et qui est plus malin qu´un vieux singe ; c´est une

de ces figures qui appellent la plaisanterie et les nasardes, et que Dieu

fit pour la correction des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir

aurait dû apprendre qu´il est aussi aisé d´être un homme d´esprit et d´avoir

l´air d´un sot que de cacher un sot sous une physionomie spirituelle. C´est

une lâcheté bien commune que celle d´immoler un bon homme à l´amusement des

autres. On ne manque jamais de s´adresser à celui-ci. C´est un piège que

nous tendons aux nouveaux venus, et je n´en ai presque pas vu un seul qui

n´y donnât.



J´étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce fou, sur

les hommes et sur les caractères ; et je le lui témoignai.



C´est, me répondit-il, qu´on tire parti de la mauvaise compagnie, comme du

libertinage. On est dédommagé de la perte de son innocence, par celle de ses

préjugés. Dans la société des méchants, où le vice se montre à masque levé,

on apprend à les connaître. Et puis j´ai un peu lu.



MOI.-- Qu´avez-vous lu ?



LUI.-- J´ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste, La Bruyère et

Molière.



MOI.-- Ce sont d´excellents livres.



LUI.-- Ils sont bien meilleurs qu´on ne pense ; mais qui est-ce qui sait les

lire ?



MOI.-- Tout le monde, selon la mesure de son esprit.



LUI.-- Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu´on y cherche ?



MOI.-- L´amusement et l´instruction.



LUI.-- Mais quelle instruction ; car c´est là le point ?



MOI.-- La connaissance de ses devoirs ; l´amour de la vertu, la haine du

vice.



LUI.-- Moi, j´y recueille tout ce qu´il faut faire, et tout ce qu´il ne faut

pas dire. Ainsi quand je lis l´Avare ; je me dis : sois avare, si tu veux ;

mais garde-toi de parler comme l´avare. Quand je lis le Tartuffe, je me dis

: sois hypocrite, si tu veux ; mais ne parle pas comme l´hypocrite. Garde

des vices qui te sont utiles ; mais n´en aie ni le ton ni les apparences qui

te rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces apparences, il

faut les connaître. Or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes.

le suis moi et je reste ce que je suis ; mais j´agis et je parle comme il

convient. Je ne suis pas de ces gens qui méprisent les moralistes. Il y a

beaucoup à profiter, surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le

vice ne blesse les hommes que par intervalle. Les caractères apparents du

vice les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un

insolent que d´en avoir la physionomie ; l´insolent de caractère n´insulte

que de temps en temps ; l´insolent de physionomie insulte toujours. Au reste

n´allez pas imaginer que je sois le seul lecteur de mon espèce. Je n´ai

d´autre mérite ici, que d´avoir fait par système, par justesse d´esprit, par

une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart des autres font par

instinct. De là vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que

moi ; mais qu´ils restent ridicules, en dépit d´eux, au lieu que je ne le

suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin derrière moi ; car

le même art qui m´apprend à me sauver du ridicule en certaines occasions,

m´apprend aussi dans d´autres à l´attraper supérieurement. Je me rappelle

alors tout ce que les autres ont dit, tout ce que j´ai lu, et j´y ajoute

tout ce qui sort de mon fonds qui est en ce genre d´une fécondité

surprenante.



MOI.-- Vous avez bien fait de me révéler ces mystères ; sans quoi, je vous

aurais cru en contradiction.



LUI.-- Je n´y suis point ; car pour une fois où il faut éviter le ridicule ;

heureusement, il y en a cent où il faut s´en donner. Il n´y a point de

meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou

du roi en titre ; en aucun, il n´y a eu en titre le sage du roi. Moi je suis

le fou de Bertin et de beaucoup d´autres, le vôtre peut-être dans ce moment

; ou peut-être vous, le mien. Celui qui serait sage n´aurait point de fou.

Celui donc qui a un fou n´est pas sage ; s´il n´est pas sage, il est fou, et

peut-être, fût-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-vous que dans

un sujet aussi variable que les moeurs, il n´y a d´absolument,

d´essentiellement, de généralement vrai ou faux, sinon qu´il faut être ce

que l´intérêt veut qu´on soit ; bon ou mauvais ; sage ou fou, décent ou

ridicule ; honnête ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit à la

fortune ; ou j´aurais été vertueux, ou j´aurais simulé la vertu comme un

autre. On m´a voulu ridicule, et je me le suis fait ; pour vicieux, nature

seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c´est pour parler votre

langue ; car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver que vous

appelassiez vice ce que j´appelle vertu, et vertu ce que j´appelle vice.



Nous avons aussi les auteurs de l´Opéra-Comique, leurs acteurs, et leurs

actrices ; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby, Moette... tous gens de

ressource et d´un mérite supérieur !



Et j´oubliais les grands critiques de la littérature. L´Avant-Coureur, Les

Petites Affiches, L´Année littéraire, L´Observateur littéraire, L