Extraits:
Les
conditions de l'observation
L'observation
de l'expressivité motrice peut se faire dans tous les lieux
où l'enfant peut agir et jouer: dans la famille, à la
crèche, à l'école maternelle, mais nous privilégions
l'observation dans un cadre référent, celui de la salle de
pratique psychomotrice où l'enfant rencontrera des conditions
matérielles et relationnelles qui lui offriront une certaine
constance, indispensable à la libération du plaisir de son
expressivité motrice.
D'autre
part, il nous semble important de ne pas s'en référer à une
seule observation, mais plutôt à plusieurs, afin de
compléter progressivement les paramètres: cependant un
paramètre très caractéristique peut être immédiatement révélateur
d'un comportement, à la condition d'avoir une certaine
expérience de l'observation de l'enfant et de ne pas s'en
tenir à cet unique paramètre.
P.
132

Le
futur enfant est investi des espérances et des émotions de ses
parents, il est dans l'imaginaire parental qui l'imagine unique
certes, mais exceptionnel et paré de toutes les qualités
futures. Or nous savons que la continuité de l'investissement
imaginaire et émotionnel parental, et plus particulièrement la
mère qui a créé cet enfant, est déterminante pour son
devenir, pour sa croissance somatique et psychique, pour ses compétences
à développer dans les meilleurs conditions ambiantes, toutes
ses compétences sensori-motrices, relationnelles et cognitives,
dès que l'enfant se fait réalité à la naissance.
L'enfant
est là avant d'être là, il est rêvé, imaginé par les
parents, il est leur partenaire de communication, d'émotion, de
jeu et de vie: il est sûr que, dans ces conditions imaginaires
et affectives, la qualité des interactions biologiques et
sensori-motrices de la période prénatale seront à leur
apogée, ainsi que la qualité des interactions futures après
la naissance.
P.
20

L'angoisse
de chute
Dès
les premières heures de la vie, le nourrisson vit la peur de la
chute. Celle-ci est due à la perte du soutine vécu dans le sac
utérin, ainsi qu'à l'intensité de la pesanteur qui l'écrase
et le précipite dans le vide. le nourrisson a donc besoin de se
sentir bien soutenu et enveloppé pour continuer à développer
ses compétences sensorielles motrices et relationnelles. (...)
Plus
tard, le bébé serta très sensible à la perte des appuis et
au déséquilibre, aussi devra-t-il être encouragé dans tous
ses efforts à rechercher la stabilité posturale.
Certains
enfants qui n'ont pas été bien soutenus, ni enveloppés,
vivent la peur de tomber, de chuter dans le vide, dans un
abîme, et de se disloquer. Terrorisés par l'angoisse de chute,
ils s'accrochent à corps perdu avec leurs "ventouses
sensorielles" (E. Bick) pour éviter de tomber à l'infini
et pour se soustraire à la désintégration. Ils se contiennent
en "s'agrippant" à des odeurs et particulièrement à
leurs propres odeurs corporelles, à certains sons, à certaines
voix, à certains rythmes, à certains sources lumineuses, à
des stimulations buccales en mettant plusieurs doigts dans la
bouche, ou en tenant des objets durs dont ils ne peuvent se
séparer.
Ces
enfants risquent de se confondre avec des catastrophes:
immeubles qui s'écroulent, parking souterrains inondés où ils
étouffent, naufrages, noyades, tremblements de terre. Ces
enfants meurtris sont fascinés par la mort, et ils en parlent
sans émotion, comme si leurs émotions, leurs sentiments
étaient glacés, pétrifiés par la peur?
L'enfant
devant la chute n'a pas seulement la peur de tomber mais qu'on
"le laisse tomber" affectivement: le psychomotricien,
en jouant à tomber avec l'enfant, en le tenant solidement dans
les bras lui montrer qu'il est possible de dissocier l'angoisse
de tomber, d'être laissé tomber. L'enfant pourra alors
expérimenter le fait qu'il existe une possibilité de chuter et
de laisser aller son corps, tout en étant réuni et contenu
dans son angoisse.
p.
36 et 37

L'angoisse
d'explosion
Ces
angoisses d'explosion, nous les avons observées au cours de
séances de thérapie psychomotrice: elles se manifestent autant
par la crainte d'exploser soi-même que par la peur de tout ce
qui peut exploser.
L'enfant
risque d'être paniqué par l'explosion des ballons de
baudruche, par les feux d'artifice, par le tonnerre "qui
semblent représenter la violence des ses pensées, de ses
fantasmes, de ses désirs "22.
Cependant, les scènes de guerre, les destructions peuvent le
fasciner: cet enfant ne pourra évoluer que s'il trouve la
possibilité de projeter cette violence dans un lieu
transformable qui lui fera découvrir avec l'aide du
psychomotricien que le corps peut être source de plaisir et
d'unité.
22.
Haag, G., 1985, La mère et le bébé dans les deux moitiés du
corps, in Neuropsychiatrie de l'enfant et de l'adolescent,
n°23.
P.
39

Les
angoisses archaïques: la matrice des angoisses futures
L'intensité
des angoisses futures, telles que l'angoisse d'abandon ou
l'angoisse de castration, trouvent leur sédimentation dans les
angoisses archaïques: en effet, l'angoisse de chute ne
serait-elle pas aussi l'angoisse d'"être laissé
tomber", affectivement, d'être abandonné? L'angoisse
d'abandon qui se développer à partir d'un processus de
séparation douloureux renvoie toujours à l'angoisse de chute;
nous avons observé que ces enfants qui vivent douloureusement
la séparation avec la mère sont toujours paniqués face à la
chute et résistent à vivre des variations
tonicoémotionnelles.
De
même l'angoisse de castration renvoie à l'angoisse
d'amputation et de morcellement du corps; nous avons observé
chez le garçon comme chez la fille, une répétition des
processus de réassurance face à cette angoisse ainsi que de
grandes difficultés à assumer leur problématique
oedipienne.
Lacan
précise que "le fantasme de castration est en effet
précédé par tout une série de fantasmes de morcellement du
corps qui vont en régression de la dislocation et du
démembrement par l'éviration, l'éventrement jusqu'à la
dévoration et à l'ensevelissement 30".
30.
LACAN, J., Revue française de psychanalyse, tome IX, n°3.
Extrait d'un document de travail (non publié) "Le
corps" de Jacques LACAN, Etablir par Louis de la
Robertie-1985-1987.
P.
42 et 43

A
propos de la morsure:
Parfois
ce tains enfants, à la crèche, mordent cruellement d'autres
enfants, laissant l'empreinte de leurs dents sur la joue ou sur
le bras d'un autre enfant: celui qui subit la morsure exprime sa
douleur par des cris et des pleurs, alors que l'enfant qui a
mordu, dominé par la violence de sa pulsionnalité
destructrice, reste hébété par ce qu'il a fait.
Cette
violence orale incontrôlée et prolongée est l'expression
motrice de la pulsionnalité destructrice et dévoratrice
d'amoure, dont l'enfant n'a pas été assez protégé, par la
défaillance d'un processus de symbolisation, ou trop
culpabilisé.
(...)
Que
faire et que répondre? Nous avons souvent observé des
éducatives sécuriser l'enfant mordu et éviter de condamner le
mordeur tout en s'adressant à lui: "Veux-tu un
baiser?", "alors je te fais un baiser qui ne fait pas
mal" et l'éducatrice fait plusieurs baisers joués sur la
main ou sur le bras du "mordeur", "et toi,
maintenant, peux-tu me faire un baiser?".
Ainsi
l'éducatrice aide l'enfant à transformer l'agressivité orale
en tendresse, tout en signifiant à l'enfant mordu la capacité
d'évolution de celui qui a mordu.
P.
58 et 58

La
survivance de l'objet
(...)
Nous
montrerons aux enfants que les fantasmes destructeurs exprimés
sur le plans symbolique par la "destruction" jouée
n'est pas dangereuse, et nous montrerons par notre attitude
d'acceptation qu'il est possible de s'affranchir de la
culpabilité du plaisir de détruire au bénéfice d'autres plaisirs
comme ceux de partager les jeux, de créer avec les autres
enfants et de communiquer.
Plus
concrètement, la destruction répétée des murs de coussins
dans la salle de psychomotricité, à laquelle participe le
psychomotricien, où l'enfant est toujours triomphant sur
l'adulte, ouvre spontanément l'enfant à un plaisir jubilatoire
étonnant, facteur d'une évolution spectaculaire. Cette
libération révèle le désir de jouer avec les autres enfants,
de découvrir de nouveaux espaces, de vivre de nouvelles
performances motrices: le désir d'accepter les règles du
fonctionnement social de la pulsion destructrice: en effet, d'un
instant à l'autre, l'enfant change de comportement, il propose
des jeux à règles, des constructions très structurées.
L'enfant "grandit".
Elle
révèle également à l'enfant que les coussins subsistent et
qu'ils peuvent être réutilisés pour une nouvelle
construction, par lui ainsi que par les autres: c'est une preuve
symboliques que les fantasmes destructeurs ne peuvent faire
disparaître les objets.
Si
nous souhaitons que l'enfant grandisse, il importe qu'il puisse
dépasser les souffrances associées aux pulsions destructrices
de l'objet d'amour. Les conséquences de ce dépassement sont particulièrement
importantes pour l'évolution des enfants et pour le
psychomotricien qui observera leur changement de comportement,
plus ouvert à la communication et à la création.
P.
61

Le
"loup", métaphore des fantasmes oraux
Le
jeu du loup exprime l'intensité fantasmatique et émotionnelle
que peut vivre l'enfant lors de la période orale.
(...)
La
capacité de l'enfant à changer de rôle, d'être l'agresseur
qui poursuit puis à un autre moment de prendre du plaisir
"à être agressé", poursuivi, est un indice de
maturation psychologique et affective qui se manifeste par un
changement d'état tonicoémotionnel évident: pour nous, cela
semble très intéressant à considérer, dans l'évolution du
comportement de l'enfant et dans l'aide que nous apportons à
son développement.
Certains
enfants, qui n'ont pas effectué ce parcours de maturation, ont
deux attitudes possibles, soit ils se précipitent sur le
psychomotricien pour "tuer le loup", soit ils se
réfugient dans un lieu pour se protéger, paniqués par la
peur. Ces enfants n'ont pas encore la capacité de se décentrer
de l'objet, associés aux fantasmes d'amour, trop culpabilisants:
cela n'est guère surprenant car la capacité de décentration
suppose un long parcours de maturation psychologique qui évolue
jusqu'à la sixième/septième année, jusqu'à la période de
décentration opératoire.
P.
63 et 64

Les
conditions institutionnelles nécessaires à la mise en oeuvre
de la pratique psychomotrice éducative
La
pratique psychomotrice requiert des conditions quant au cadre
institutionnel et exige un état d'esprit d'ouverture de la part
de l'équipe éducative de la crèche, de l'école maternelle,
ou de tout autre lieu qui accueille des jeunes enfants.
A.
L'équipe éducative
La
mise en oeuvre de la pratique psychomotrice demande de la part
de l'équipe éducative une visée commune, ouverte sur
l'enfant, en donnant une place importante à l'action dans ces
processus d'apprentissage, à l'expression libre, à l'activité
ludique, à l'émotion, et à la parole, ainsi qu'à l'attention
soutenue, aux potentialités de chaque enfant dans le groupe;
une visée commune sur la pédagogie qui privilégie
l'expérience des enfants, la recherche collective, et
l'élaboration constante d'un cadre institutionnel indispensable
au développement psychologique de chaque enfant dans le
groupe.