Extrait 1  : La fille aux cernes mauves
Extrait 2 : Le Ritz
La fille aux cernes mauves
Après avoir eu son mari et son fils tués durant la guerre d' Espagne, dans l'île de Mallorque où elle vit depuis toujours, Murcia, prise entre une partie de sa famille penchant plutôt du côté des franquistes, tandis que certains autres soutiennent les diverses tendances de la gauche espagnole, et son propre cheminement au coeur des méandres de la guerre, rencontre parmi les républicains un peintre catalan qui va marquer profondément sa vie et ses choix futurs.
Le lendemain, le Miquelito est bondé d'Italiens.
Murcia est en retard. Llorenç la dépose en face du café.
Le Catalan est là..
Une fois encore. C'est un bonheur pour lui de la voir traverser la rue. Elle se faufile preste, imprudente, à travers les automobiles. Sa robe en crêpe de soie vieux rose est trop grande. Trop longue. Une touche diaphane sur son corps.
A cette heure, le monde est sorti sur le Paseo. Allant et venant. Ou installé aux terrasses des cafés. On lit l'Ultima Hora, le Correo de Mallorca.. On tape des mains. On s'esclaffe. On salue à la fasciste. Les hommes s'embrassent. Se congratulent de leurs victoires sur les Rouges.
Depuis la libération de l'île, la légion de Mallorca, les Dragons ont fait de Palma leur quartier général. Ils occupent leurs journées à supprimer la racaille marxiste. Anarchiste. Socialiste. Les riches de gauche. Rossi a juré d'avoir leur peau. Et plus encore, celle du fils de Joan March qui n'a pas cédé à ses désirs d'argent outranciers.
Le scénario est inchangé. Un tour en voiture. Une balle dans la nuque. Le fossé. Quelqu'un vient reconnaître le corps. Si c'est possible.
Le Catalan éteint son troisième cigare. Sans en avoir fumé un seul. Il les a alignés minutieusement dans un cendrier qu'il a sorti de sa poche. Le cendrier est allongé, étroit, avec les mêmes initiales dans le fond que celles qui sont sur la bague du cigare. J. M.
Il se lève pour aller à la rencontre de Murcia.
Son regard doux, m'est incisif, se dit-elle. Elle ne l'affronte pas. Porte ses yeux. ailleurs.
Lui se dit : « La fille aux cernes mauves ». Un nom pour le portrait.
Enhardie, elle lui tend son sac vide.
- Je ne l'ai pas. Je n'ai pas l'uniforme. Je n'ai pas pu.
- Pas voulu. Vous n'avez pas voulu.
Il vérifie. Rien dans le sac. Il blêmit. Des rides tiraillent le coin de ses lèvres. Il a un geste de colère pour rendre le sac à Murcia.
Il revient à la mémoire de Murcia le visage de Vicente. Défait. En sueur. Le soir au retour des champs.
Le Catalan se rassoit essoufflé. Sa main tremble quand il repousse sa tasse de chocolat. Il reprend les cigares froids et le cendrier qu'il fourre dans sa poche. Il plie nerveusement un journal qu'il jette sur la table. Il vide sa pipe qu'il vient à peine de bourrer dans un cendrier publicitaire. Il se lève. Murcia le suit. Du monde s'est attroupé autour de la Delaye garée en face du Miquelito. Quand le Catalan et Murcia arrivent à la voiture, les gens s'écartent pour les laisser passer.
- Nous allons à Las Maravillas pour terminer « La fille aux cernes mauves ».
- Vous parlez du portrait ? Ce n'est pas si important.
- C'est vous qui le dites.
Ils arrivent à Las Maravillas, demeure qui se révèle à elle comme lieux intimes. Elle dévale l'escalier qui mène à la véranda. Elle fait claquer les volets en les ouvrant. Hausse les épaules quand elle tombe sur « La fille aux cernes mauves.» Elle s'assoit pour la séance de pose.
Le Catalan enlève sa chemise qu'il lance sur le lit de repos. Il prépare méthodiquement ses couleurs. Mais excédé, il envoie un pinceau dégoulinant sur la toile. Il va à une fenêtre ouverte. S'appuie, bras tendus, au chambranle de la fenêtre. Il couvre d'un regard l'espace de mer lascive, devant lui. Il s'affaisse, la tête dans les épaules. Murcia attend…
Il se retourne. Hoche la tête. S'ébroue pour dissiper son amertume.
Il éclate de rire.
- Es axi, dit-il
Il redevient sombre. Froidement, il offre à Murcia, des fruits qui sont dans un panier, sur une sellette.
Murcia prend une prune. La mord. Elle fait une tâche sur sa robe, à l'endroit où des plis se forment à la taille sur le devant.
- Avez-vous une serviette ? lui demande-t-elle.
- Sucez vos doigts.
Murcia hausse les épaules. Elle se lave les mains au lavabo. Frotte la tâche de prune sur sa robe ce qui a pour effet de l'étaler. Elle s'approche du petit miroir au-dessus du lavabo. Elle ne se trouve pas indésirable. Ni sans âme. Elle sait qu'il s'émane d'elle un charme indicible. Dérangeant. Redoutable. Elle remarque sur l'étagère un flacon de parfum en cristal rouge et noir. Elle lit à haute voix sur l'étiquette :
JOY
DE
JEAN PATOU
- Parfumez-vous si vous aimez. J'en use follement.
Elle le voit dans la glace, comme s'il était à cent lieues d'ici.Improbable. Il s'est remis au travail.
- Je n'ai pas cette habitude, moi, dit-elle, en l'observant par delà le miroir.
- Prenez-la. Elle vous irait si bien.
En allant se rasseoir, elle dit :
- Mon père a été torturé hier au soir à cause d'un avion volé par un Italien.
- Ce soir, je vous attendrai au pied de la Falaise Rouge. Derrière Son Fornels, où les femmes ont été fusillées.
- Quelles femmes ont été fusillées ?
- Les femmes de Binissalem.
- Je ne savais pas. Elle tique, au sourire du peintre.
Une fois de plus, il l'écharpe cruellement. Elle le maudit. Elle essuie d'un revers de main les larmes qui coulent autour de sa bouche.
- Quand ? Qui a pu faire ça ?
- Le soir où elles vous ont lapidée. Rossi les a fait exécuter.
- Rossi ? Arconovaldo Bonacorsi ?
- Maître Arconovaldo Bonacorsi. Avocat et apprenti chirurgien.
- Eh bien ! Pourquoi dites-vous ça ? Quelle importance qu'il soit avocat et apprenti chirurgien. C'est un mufle.
- Les intelligences comme les sensibilités sont diverses.
Murcia hausse les épaules.
- Je ne fais pas crédit aux intellectuels, dit-elle.
- Ça ne m'étonne pas de vous.
- Vous êtes grossier, pervers, vous êtes…
Le Catalan vient vers elle, prend ses mains dans les siennes. Il s'agenouille. La pénètre du regard. Lui dit :
- Si le temps m'était donné, je mettrais ce tableau à la mer. J'en inventerais un autre. J'éventrerais des tubes de bleus. Je vous enfermerais dans une toile bleue. Je vous condamnerais à une éternité en bleu. J'accrocherais la toile chez Catalina. La petite vieille au chocolat. Personne d'autre que nous n'en saurait l'existence. Vous seriez le chef-d'œuvre absent du marché de l'art. Une rumeur. Le désir inassouvi. Les replis de mon âme.
- Murcia frémit. Il serre ses mains et ses poignets à lui faire mal. Cet air de folie qu'il a dans l'œil quand il la regarde, cette vérité de dire, l'émeuvent.
- Savez-vous que plus d'un homme vous désire ?
Murcia ne lâche pas le regard du Catalan. Elle se retient à ces yeux qui implorent, pour ne pas se laisser aller.
Elle se demande : « Et vous ? »
- Moi aussi, dit-il.
Par la fenêtre, Murcia voit la mer barbouillée de bleu. Immobile. Lisse. Plate.
Le Catalan tourne le visage de Murcia vers lui. Il le caresse du bout des doigts, en traçant la ligne de ses sourcils, le contour de sa bouche. Il effleure son nez, ses joues. Elle a tout le loisir d'approfondir le bleu de ses yeux. C'est un bleu du fond des mers. Fabuleusement beau. De colchique ou d'améthyste. Pour charmer. Posséder. Partir. Mourir.
- C'est oui ?
- C'est non.
Elle renvoie sa tête en arrière en riant aux éclats. Il part aussi en éclats de rire.
Ils se sont tus. Ne bougent pas. Elle voudrait l'emporter. Mettre cet homme dans son sac avec le châle de Sarah.
- Alors on se pardonne ?
- On se pardonne.
Elle lui tend le front qu'il effleure d'un baiser. C'est un baiser comme ceux faits aux très jeunes filles pour ne pas les effaroucher. Délicats. Posés.
- J'aurais aimé que vous soyez ma mère.
- Votre mère ?
- Murcia Gràcies i Alfabia, si vous aviez été ma mère, je ne serais jamais sorti de votre ventre.
Il sonne pour appeler Catalina.
La servante arrive avec un plateau si lourd qu'il paraît vouloir la précipiter par terre. Murcia lui prend le plateau qu'elle cale sur une table.
Catalina ramasse la chemise du peintre. Elle l'aide à l'enfiler. Elle enroule autour de son cou une écharpe de soie blanche, dont elle arrange le tomber avec précaution.
- Il fait moins chaud. Gardez l'écharpe, dit-elle.
- Apporte-moi mon maillot. Une serviette. S 'il te plaît.
Catalina se ratatine, maugrée et sort.
- Baignez-vous, dit le Catalan à Murcia. Vous trouverez des maillots de femmes dans le placard.
- Je ne crois pas que j'irai. Il y a si longtemps …
- Venez quand même à la crique. Vous resterez sur le sable. Prenez ces lunettes de soleil. La réverbération à cette heure est toujours éblouissante.
Il sort d'un tiroir des lunettes noires. Il les lui essaie. La considère.
- Vous êtes très bien. Garbo ne vous arrive pas à la cheville.
Ils déjeunent avant de partir.
- Jambon serrano ou fromage de Mao ? lui demande-t-elle.
- Les deux. Apportez le plateau. Il faut tout avaler. Gare à Catalina s'il reste quelque chose.
Ils descendent à la crique par un escalier creusé dans la roche.
Il étale pour elle une serviette sur le sable. Il se déshabille. N 'use pas de son maillot de bain. Entre dans l'eau. Disparaît. Elle n'a pas eu le temps d'être choquée.
Elle crie quand il sort la tête de l'eau :
- Merci pour les lunettes !
- Faites-en autant. L 'eau est bonne.
Il nage, fend une moire qui se referme après lui. Elle le suit des yeux jusqu'à ce qu'elle ne le voie plus. Elle enlève ses sandales de vernis noir. Elle s'allonge habillée sur la serviette. Creuse le sable avec son corps. Elle voit derrière ses lunettes noires le soleil tourbillonner. Se détacher. Tomber comme une feuille morte.
Elle s'est endormie.
Le bruit du vent, de la mer sur les roches la réveillent. Impromptu.
C'est le crépuscule. La mer indigo rougeoie par flaques. L'heure où la mer épouse le ciel.
Murcia est seule dans la crique. Personne à l'horizon. Sur le sable.
Elle remonte dans la véranda.
De la fenêtre, elle a une vue plus large sur la mer qui grossit et halète.
Dans un va-et-vient impatient, de la fenêtre à son portrait, de son portrait à la fenêtre, elle se demande où est passé le peintre. Elle a tout le temps d'examiner les photos sur le mur. Elle reconnaît le Kremlin, mais pas les hommes qui sont photographiés. Sur une autre photo, elle voit un homme grand, brun, beau qui tient par la main une merveilleuse jeune femme blonde. Murcia lit dans le coin de la photo, A. M. et J. C. Ils rayonnent de bonheur. La dame porte une robe somptueuse. Murcia essuie la photo que l'humidité a fripée. Elle s'aperçoit que l'humidité colle à sa peau, à ses cheveux, sa robe. Sa robe chiffonnée, tâchée qui sent l'algue, le sel, les coquillages. L'humidité a pénétré dans l'atelier.
Elle est sur le mur, les vitres, le sol. L'humidité comme de la poix, qui désagrège les photos, les esquisses. Qui se colle au temps.
Murcia referme les fenêtres.
La pièce est mauve à la lumière crépusculaire. Un poème d'Apollinaire assaille sa mémoire :
Tes yeux sont comme cette fleur là,
Violâtres comme leurs cernes et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne.
Elle n'a jamais vu de colchiques sinon dans les ouvrages de botanique. Ces vers, songe-t-elle, sont un, deux, trois verres d'absinthe.
Elle prend une prune dans le compotier. La porte s'ouvre.
Le Catalan est là. Elle est frappée par son élégance. Il porte un costume de shantung sur une chemise en lin naturel. Sa cravate beige est dénouée. Ses cheveux sont gominés et plaqués. Il exhale un parfum de femme.
Murcia est embarrassée par sa mise pitoyable. Décoiffée, froissée. Pour avoir dormi. Elle fixe le bout de leurs souliers sortis de la même boutique. Le bottier des marquis. Des riches palmesans. Murcia qui reprend goût au raffinement, au luxe, est ravie.
Il lui dit à l'oreille :
- Amorale et corrompue. Vous êtes redevenue une riche.
- A cause de mes sandales de chez le bottier en vogue ?
- Vous avez deviné.
- Elles sont à Antonia.
- Ne me dites pas que vous ne les aimez pas ?
Elle essaie de redonner une allure à sa robe. Se recoiffe. Elle replace la prune dans le compotier.
- Emportez-la, dit-il, c'est une reine-claude charnue, nacrée. Un peu comme vous.
Murcia secoue la tête.
- Je n'en ai plus envie.
- Je vous ramène à Palma. Llorenç vous attend. Il vous emmènera à Son Fornels. Soyez vers les minuit, ce soir à la falaise. Si ce n'est pas l'uniforme de Romano, ça n'a pas d'importance. N'importe lequel fera l'affaire.
- On s'en va ?
 Oui. Non. Pas encore. Recoiffez-vous devant moi. Vous êtes divine quand vous peignez vos cheveux.
A Palma, Murcia n'a fait que quelques pas pour aller de la voiture du Catalan à celle de Llorenç. Etranges correspondances.
Elle ne se pose pas de question. Les réponses l'indiffèrent. Elle vit au jour le jour.
A Son Fornels, Baltasar ne s'est pas endormi, sans un baiser de Murcia. Un baiser chaud. Long. Des baisers de rêves d'enfant pour leur mère.
- Où étiez-vous maman tout le jour ? Avez-vous vu Jaume à Portocristo ?
- Je ne l'ai pas vu. Il n'est plus là.
- Alors, cherchez-le.
Baltazar enfonce ses petits ongles dans le bras de Murcia. Il veut l'entendre crier. La voir vivante.
Elle repousse la main de l'enfant avec précaution. Lisse ses cheveux roux, bouclés. En bataille. Elle l'embrasse sur la bouche. Leur souffle est bref. Leurs lèvres froides. L'enfant referme ses yeux vert-de-gris. Il est éperdu d'amour pour une mère qu'il croit garder sous ses paupières. Son visage criblé de tâches de rousseur s'enfonce dans l'oreiller de plumes
Murcia rejoint Antonia dans le salon d'été.
Devant la fenêtre, ouverte sur la terrasse, Antonia fait une réussite. Llorenç debout à côté d'elle, remplit une flûte de champagne. Antonia le boit d'un trait. Ses doigts enroulés au pied du verre, s'agrippent pour ne pas trembler. Ses cheveux noirs, séparés en bandeaux sur ses tempes, donnent à sa peau une pâleur de cire.
A l'autre bout du salon, le marquis et Rossi boivent une anisette. Le marquis en chemise bleue, le comte en chemise noire. Don Alfonso est maussade. Rossi exulte. Colosse arc-bouté sur la table. Oeil étincelant. Il porte ses mains sur son cœur.
- Je suis satisfait. Nos hommes font le nettoyage du vaisseau prison dans le port de Palma. De l'entrepôt Can Mir. Il faut trancher à la racine. En Italie, on fait comme ça. Tutti i rossi fucilati. Tutti. Cette canaille coûte trop cher à la phalange. Vous êtes témoin Marquis. Quand on relâche la terreur, ces putains de Rouges volent des avions. Je vais faire arrêter et fusiller Llorenç Roses et le fils de March. Je n'aime pas que l'on me tienne tête. Cons de millionnaires.
- Ils sont intouchables.
- C'est vous qui le dites. Je veux convaincre. Convertir. Ou liquider. Les Baléares, la Catalogne, l'Espagne seront fascistes. Mon rêve. J'ai grandi dans la joie du fascisme. J'étais à la marche sur Rome. J'ai vu le triomphe du Duce. Ma mission est de fasciser. Pour l'Italie. Le Duce. Je fasciserai l'Europe. Le monde. Un monde d'allégresse.
- Franco est-il seulement fasciste ? Le marquis fait une grimace.
- Le gouvernement de Burgos est un ramassis de généraux d'opérette. Incapable et frileux. Suspendu aux mamelles de l'Italie et de l'Allemagne. Et Franco est franquiste. L'Imbécile !
Murcia se recule en les voyant.
Ils sont horribles ces deux êtres ! Se dit-elle. L'un est barbare. Paranoïaque. L'autre, rampant. Plus pernicieux que le crotale.
Baltasar supplicié. Elle relève la tête. Elle voudrait voir, ne fut-ce qu'entrevoir les mains de Rossi qui ont torturé son père. Quelle manière ? Quelles façons a-t-il utilisées ? De quels gestes s'est-il servis ? Elle voudrait examiner ces mains. Les comprendre. Savoir les mains de Rossi. Les disséquer. En faire l'autopsie.
Elle revient vers Antonia. Llorenç est immobile derrière la marquise. Antonia fixe devant elle, une toile du dix-septième siècle où des femmes jouent à l'escarpolette.
- Margalida n'est pas là ? demande Murcia.
- Elle est sur le court de tennis avec Romano et d'autres jeunes gens.
- Tu sais pour papa ?
- Va-t-en.
Murcia se tourne vers Llorenç.
- Vous avez entendu ? dit-il.
Murcia traverse Son Fornels. Elle ne rencontre personne. Les domestiques sont couchés.
Elle devrait se changer. Enlever cette robe en crêpe rose, tachée, fripée. Elle n' a pas le temps.
Elle va droit au vestiaire. Elle entend des éclats de rire, des cris joyeux qui viennent du court. La nuit est claire. Calme. Odorante. Une nuit de fin d'été qui enveloppe tendrement.
Dans le vestiaire, elle prend au hasard, un uniforme, des chaussures, une casquette, qu'elle entasse dans son sac. Elle sort vite. Elle ne connaît pas le chemin de la falaise. Elle cherche des yeux. Le devine. Peut-être par-là.
Elle entend une porte claquer.
- Quelqu'un m'a vue. M'a suivie. M'a surprise. Un courant d'air ? Le vent se lève.
Elle contourne la haie. Prend un chemin qui devrait aller jusqu'à la Falaise Rouge. Elle entre dans la pinède tiède. Obscure. Elle marche plus vite. Elle entend des bruits d'aiguilles crissantes. Des branches qui craquent. Des bruits de pas qui ne sont pas les siens. Elle court. Quelqu'un court derrière elle. Une main la retient par l'épaule. L'arrête dans sa course.
Murcia se retourne, c'est Romano. Il était venu dans le vestiaire prendre un gilet. Il l'a surprise. L'a suivie. Elle sent la main du jeune homme accrochée à son épaule comme une griffe qui s'enfonce. Ils sont haletants. Stupéfaits. Il la retient contre lui.
- Où allez-vous ? Ouvrez ce sac. Il parle bas, sèchement.
- C'est mon sac.
- Ouvrez-le.
Il lâche son étreinte. Elle respire. Elle sent une chose froide et dure dans son dos. Un revolver. Celui de Romano. Elle traîne. Elle n'ouvre pas le sac.
« Il ne me tuera pas. Ne me livrera pas. Il n'est pas mauvais. Seulement un jeune homme qui dit du Garcia Lorca. Qui baise le bout de mes doigts. Est amoureux de ma nièce Margalida. »
- Ouvrez le sac. Il appuie davantage le revolver entre les épaules de Murcia.
Elle ouvre le sac. Il voit l'uniforme d'un pilote italien.
- Avancez. Allez-y. Allez où vous deviez aller.
Le sentier se rétrécit. D'une main, Romano écarte devant Murcia les branches enchevêtrées, du sous-bois. Ils s'empêtrent dans des genêts en fouillis.
Romano peste. Arrache des feuillages. Tiraille Murcia. Il maintient son revolver qui lui fait mal, sur la fine étoffe de sa robe.
Elle n'a pas peur. Il n'osera rien.
La nuit se resserre. Ceint étroitement une lune d'opale.
Là où le chemin se partage, Murcia hésite entre deux sentiers. L'un est sur la droite, à peine frayé, impraticable à cause des branches coupées qui barrent le passage. Sur des ronces ou des épineux, des châles en loques se déchirent encore. Leurs franges bruissent dans le Llevant. Des écharpes de cotonnades sont collées aux troncs d'arbres. Des lambeaux de robes s'effilochent. Murcia s'arrête. Ne sachant où aller.
Et se dit : Les femmes de Binissalem. C'était ici.
- Continuez par-là, dit Romano.
Il lui désigne des touffes de cistes, qu'elle doit enjamber. Au-delà de cette barrière, la falaise abrupte projette son ombre sur la mer. Vertigineuse.
Murcia s'avance au bord de la côte déchiquetée. Personne en dessous. Une étroite bande de sable est mouillée par le va-et-vient des vagues.
Elle crie :
- C'est Murcia Gràcies i Alfabia !
Romano qui est à côté d'elle courbe le dos pour voir qui est en bas.
Murcia et Romano reconnaissent en même temps le Catalan qui apparaît, mi-mollets dans l'eau. Romano murmure :
- Vous !
Le Catalan lève avec flegme les bras au ciel.
Murcia se raidit jusqu'à la douleur. D'un coup de genoux dans les jambes du duc, en même temps qu'elle le pousse dans le dos, elle le précipite du haut de la falaise. Surpris, il n'a opposé aucune résistance.
Son corps s'écrase sur des rochers. Se disloque. Rebondit sur une vague. Il disparaît dans un tourbillon d'écumes. Son sang fait des tâches noires sur la mer. Lentes à s'étaler. A se mêler à l'eau.
Murcia envoie son sac au Catalan.
Elle se laisse tomber à genoux, secouée de sanglots et de râles. Elle pourrait basculer. Rouler dans l'eau. Il suffirait qu'elle se penche.
- Et je demeure ! Pourquoi faut-il que je demeure ? Elle hurle.
Le visage de Margalida paisible, la pénètre comme un supplice.
- C'est trop bête ! crie-t-elle, les mains en porte-voix. Tendue vers les nuages noirs qui s'entassent au-dessus de la mer. Elle se souvient du « C'est trop bête » dit par le Catalan la veille. Elle comprend ce qu'il voulait dire. Ne pas dire.
- Je monte. Surtout ne bougez pas.
Le Catalan rejoint Murcia. A bout de souffle, il s'adosse à un pin, le sac entre les jambes. Se reprend. Il dit :
- Il était bien, Victorio Romano. Je le connaissais. Je l'ai pratiqué avant la guerre. Beaucoup de goût. Fine lame. Cavalier remarquable. Il aimait ma peinture. Sa mère en achetait. Une femme délicieuse. La pauvre ! Quel gâchis !
Murcia hait cet homme. Odieux. Ridicule. Ses chaussures vernies à la main. Ses pantalons ruisselant collés à ses cuisses.
- Vous connaissiez tout le monde avant la guerre ! Vous avez été partout avant la guerre ! Qui êtes-vous donc ? Vous achetez. Vous vendez hommes, femmes, peinture. Quoi encore ? J'ai tué Romano.J'assassine Margalida. Pour vous. Que je ne connais pas.
- Dites plutôt, pour vous. Ah ! Il faisait la cour à votre nièce ?
- Ils étaient fiancés. Vous avez un pot de terre à la place du cœur. Vous n'étiez pas au courant ? Je croyais que vous étiez au fait de tout.
- Romano, duc de T., ce n'était pas si mal pour une petite marquise. C'est votre sœur qui va en faire une tête ! Après la guerre, je présenterai à cette jeune fille, des hommes plus beaux. Plus riches. Plus titrés. Plus malins.
- Vous êtes sordide.
Le Catalan soupire. Il remarque en tâtant le sac :
- Je ne vous avais pas demandé les chaussures. Enfin. Vous allez revenir avec moi à Las Maravillas. Il faut faire vite. On va s'apercevoir de l'absence de Romano. Retrouver son corps. Des amis ou des domestiques vous ont sans doute aperçus ensemble. A moins que vous ne vouliez rester à Son Fornels ?
« L'impudent ! Ne sait-il pas que je lui suis désormais attachée ? »
Le Catalan et Murcia font le voyage de Sant Elm à Las Maravillas. La nuit est grise. Parcourue d'oiseaux dorés au clair de lune.
Un peu avant d'arriver à Deià, il s'arrête au bord de la route devant un gouffre d'eau de mer.
- Nous n'avons plus le temps. Quelques minutes.
J'entends. Se dit-elle. Prise de vertige.
- Vous ne dites rien ? Il est pressant. La devine dans l'ombre.
Dire que je vous aime ? songe-t-elle. Je ne le dirai pas.
- Rien ? Seriez-vous morte ? Quel dieu, bon dieu, insufflerait en vous la vie ?
Vous, se dit-elle. Vous qui m'éblouissez, me sublimez, m'envahissez.
- Vous êtes jeune. Superbe. Vivante. Alors, dites. Dites-le.
- Aimez-moi donc. Alors.
Ils regardent devant eux le ciel, la mer, la nuit, mêlés. Il la prend dans ses bras. La couvre de baisers fous. Furtifs.
- Dites que vous aimez et vous vivrez. Alors ? C'est oui ?
Sa robe en crêpe rose se lisse, se froisse, s'ouvre, la découvre, la dénude. Elle sent sur le bout de ses seins, la cicatrice dure du Catalan qui fait une empreinte sur sa peau. Elle se laisse pénétrer à en mourir. Leurs cris ont des bruits de vague qui inlassablement gémit.
Frémissante encore, elle l'entend dire :
- Je vous téléphonerai de Barcelone. Pour l'heure, je vous laisse à Catalina. Plus tard, nous vous ferons passer en zone républicaine.
Elle aurait voulu d'autres baisers. Etre indéfiniment aimée. Glorifiée. Ils se sont séparés. Quittés. Elle ressent cet éloignement comme une béance vertigineuse. Leur temps est passé.
Ils entrent à Las Maravillas. Ils descendent de la voiture. Il marche vite devant elle Il soulève le heurtoir de la porte basse d'une petite maison à un étage auquel on accède par un escalier extérieur. Il frappe. A travers la vitre sans rideau d'une fenêtre de l'étage, Murcia voit la flamme d'une lampe s'éteindre.
Catalina vient ouvrir. Le temps qu'elle descende, le Catalan est retourné à sa voiture. La vieille femme le rattrape. Elle tend son visage vers lui. Elle enroule plusieurs fois l'écharpe autour du cou.
- Ne l'enlève pas, lui dit-elle. Il fait humide. Dieu te garde.
- Occupe-toi bien de celle-là, là-bas. Je l'aime. J'aime une fois de plus. Il désigne Murcia qui n'entend rien de ce qu'ils disent. Il murmure encore à l'oreille de Catalina :
- J'enverrai quelqu'un vous chercher toutes les deux.
La vieille femme rit avec des miaulements de chaton. Elle dit oui, non, avec la tête. Elle lui envoie des baisers jusqu'à ce que la voiture démarre. Disparaisse.
Le Ritz
" Je sors du bain, j'arrive, crie Maria-Carolina à Murcia qui vient d'entrer.
La jeune femme apparaît en peignoir de bain.
- Prends un bain, dit-elle, grâce à dieu, il y a encore de l'eau chaude au Ritz.
- Ne te rhabille pas tout de suite. Tu choisiras une robe, tu l'essayeras.
Maria-Carolina peigne sa chevelure encore mouillée quand elle voit dans la glace en face d'elle, Murcia en culotte. Elle se retourne, la regarde ébahie.
- Où achètes-tu ta lingerie ? Quelle vieillerie ! A moins que ce soit une culotte d'Isabel ou de Pepa ?
- Je les achète dans une mercerie tenue par une anarchiste.
- Je croyais que les anarchistes ne portaient pas de culotte.
- Elle liquide ses invendus d'avant la guerre. Elle les étend au dessus du comptoir, une rouge, une noire, une rouge, une noire.
- Enlève-la tout de suite. La pudibonderie de cette culotte est indécente. Tu trouveras dans le premier tiroir de ma commode de jolies choses.
Murcia choisit de la lingerie en dentelles grises. Elle fait glisser sa culotte noire sur le tapis.
Maria-Carolina la regarde faire.
- Attends, dit-elle. Tu es très belle entièrement nue. C'est donc ça !
- Quoi ?
- Toi.
- Oui?
- C'est donc ça qu'il a vu, aimé, habité ! Il a dénoué tes cheveux, vous vous êtes baignés nus à Las Maravillas, il a versé sur toi du 'Joy', vous, il...
- Vous mentez. On ne s'est pas baignés, il n' a pas touché à mes cheveux, je n'ai jamais usé de 'Joy'.
- Tu crois, Je dois te croire , C'est vrai qu'il détestait les seins lourds, la taille marquée, les cuisses vigoureuses, les attaches fragiles. Tu es tout ça. Il aimait les filles androgynes, maigrichonnes. Regarde ce qu'il aimait.
Maria-Carolina enlève son peignoir, s'expose devant une psyché.
- Vous êtes très belle aussi.
- Il m'a aimé mille fois. Que dis-je ? Autant de fois qu'il y a d'étoiles.
Murcia sourit. Un sourire dérisoire qui entrouvre ses lèvres.
Baltasar ressurgit.
Il avait accroché un soir à sa robe d'organdi une broche qui l'avait piquée. Une goutte de sang avait traversé l'étoffe. Ses soeurs avaient poussé un cri d'horreur. Elle leur avait souri, exaucée, condescendante.
- J'adore ce fourreau en satin ivoire. Je l'enfile. Comment me trouvez-vous ?
- Greta Garbo ne serait pas plus élégante. Ta beauté tient du miracle. Une impression personnelle. Je comptais porter ce fourreau ce soir. Il te va bien, garde-le. Tu es bellissime dans cette robe. Le coiffeur et la manucure de l'hôtel doivent venir après la sieste. Tu as envie de faire la sieste, je suppose ?
- Je lirai dans le jardin. Cette touffeur malsaine est un supplice.
- Coupez. Coupez court, sous les oreilles.
- Vous en êtes sûre Madame ? Le coiffeur désolé considère Maria-Carolina dans le miroir.
- Cette somptueuse chevelure ! dit-il.
- Tu ne dis rien Murcia, tu me laisses faire.
- Coupez vos cheveux comme ceux de Lee Miller.
- Tu connais Lee ?
- Je l'ai vue dans un Vogue. Vous lui ressemblez.
- Coupez, coupez, faites-moi une couleur blondeur platine.
- Teindre vos cheveux bruns Madame serait un crime.
- Faites ce que je vous dis.
- Un blond cendré, vous irait mieux.
- Blond, enfant blond serait parfait, hasarde Murcia.
Elle s'aventure :
- Vous ne serez plus tout à fait la même.
Textes extraits du livre "Tres de Mayo" aux Editions Chèvre Feuille Etoilée, Août 2001
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