La Hurle Blanche
" jessica ne partait dans ses cavales où nous laissions en plan les cerfs-volants malades que pour aller à la quête du pollen blanc qui l'aidait à supporter la cruanté des hommes. Nous n'en parlions jamais. Car il n'y avait rien à en dire avec les mots-béquilles des chasseurs. Tout le monde vivait, s'ordonnait, se pointait à l'ordre de la traque. et nous étions le gibier. Au lieu de nous viser au coeur, ils nous visaient le bas du ventre. Et leur soleil coulait dans les seringues de l'inattendu. [...]
Comment te dire qui était Jessica ? Comment parler d'une parcelle d'astre ? D'un moment entre la pureté noire de la nuit et l'effarement violet sur l'horizon ? Un brasier de lavandes au fond des cuves tapissées d'abeilles. Des tartines de miel et des noix fraîches un peu amères. ce cerne vague autour de ses paupières lorsque je parlais avec elle cachée dans le jardin aux groseilles. Je lui disais mon rêve :
- Un jour, je serai un grand peintre... parce que moi, je dessine très bien...
- Bien sûr... qu'elle me disait Jessica."
Cécile Ouhmani
, Revue Encres Vagabondes, n°24.
" La Hurle Blanche de D. Le Boucher est un roman mais aussi un jaillissement de poésie à l'état pur. Neij a sombré dans la folie à cause de Les Fleurs, l'homme qu'elle aime et qui lui préfère sa femme, parce que celle-ci n'écrit pas et ne peut donc être en rivalité avec lui. Il y a aussi Jessica, le double de Neij, Joaz, l'écrivain-écureuil, pour n'en citer que quelques-uns. Ceci est à peine l'esquisse de la trame d'un livre qui est à la fois un roman et bien plus encore, parce que l'auteur y fait voler en éclats ce que cette forme pourrait avoir de définissable. L'écriture dit l'amour, la folie, la souffrance dans une langue qui appartient à la poésie et lui obéit aux dépens d'une narration classique : "Pâle est la lune qui s'appuie sur mon ventre et me redonne l'illusion de ne pas être. Je la supplie... A genoux sur la tranche étroite du fruit blanc de son ombre au sol de ciment. je la supplie... Pleine. elle entre lentement dans la tranchée lourde de mottes de mon ventre."
Les mots déferlent et entraînent le lecteur dans un univers où on est porté par le rythme de la phrase. Chaque chapître s'ouvre sur le plan d'un endroit de Paris qui scande de façon virtuelle la présence d'un lieu qui contient, qui englobe, imprègne. Ici, il faut renoncer aux repères habituels pour recevoir les images, pénétrer la ville dont le ventre, telle celui d'une poupée russe, contient la femme en douleurs, une profusion de personnages et d'animaux-personnages : les terrifiantes araignées, les rats, la chouette effraye, Bonnie, la chienne, et Aladin, le chat plein de sagesse.
Dominique Le Boucher ouvre aux passionés des mots des sentiers de traverse étonnants."
www.encres-vagabondes.com. 23, rue des Trianons, 92500 Rueil-Malmaison.
Lettre de Suzanne Blaize
J'ai passé mon W-E à lire La hurle Blanche et il m'eut été impossible de m'en détacher une fois engagé dans cette lecture. J'ai eu tout de suite l'impression d'entrer de plein-pied dans un monde connu mais dont l'expression m'était rendue dans ses derniers retranchements par la grâce d'une écriture unique. Tu as écrit notre histoire à toutes, l'histoire d'une souffrance d'amour, de mépris, et de dépassement de cette souffrance par le pouvoir secret d'une parole. Et tu as voulu si fort être entendue par toutes que cette parole a atteint l'au-delà des mots, que tu as traversé le mur du langage comme on traverse le mur du son. La poésie et la réalité liées dans un mélange détonant, un feu d'artifice sombre et lumineux par dessus la réalité la plus noire où le sort des exclus et des femmes se rejoignent dans les zones périphériques d'une société impitoyable. Au cœur de cet réalité est Jessica. Comme en chacune de nous. Et nous la reconnaissons y compris celles d'entre nous qui nient l'avoir jamais connue, qui nient leur appartenance à une espèce exploitée, trahie, monnaie d'échange dans un système d'hommes. Un système construit sur le compromis, ce commencement de la prostitution.
Tu nous donne à voir Jessica, dans toute sa vérité, toute son innocence et sa tragique banalité. Assignée à un rôle de victime. Et aussi de révoltée. Jessica démultipliée se promène dans ton théâtre de créatures-symboles prise dans un jeu de miroirs et dans celui du temps, un temps sans cesse aboli, revisité, recréé, celui d'une douleur extrême réfugié dans la folie.
Oui, en dépit de toutes les dénégations je persiste à penser que la majorité des femmes a dû rencontrer Jessica au moins une fois dans leur vie. Jessica, morte d'une overdose d'amour ou Jessica ressuscitée…Jessica prête à tout pour sauver sa peau…Et cette universalité -désormais indéniable- suffit à expliquer le refus des éditeurs de diffuser l'image de Jessica qui témoigne en plein jour dans la rue ou dans les livres du mensonge et de la lâcheté d'hommes qui ne savent que vampiriser le corps ou l'esprit d'une femmes. Y aura-t-il seulement un critique littéraire capable de suivre le fil d'Ariane qui relie les différents morceaux d'une histoire éclatée et reconnaître que tu as écrit un grand livre avec la seule écriture qui vaille pour un tel sujet ? celle du crime et de la douleur extrêmes ? celle de la folie ? la consigne du silence sera-t-elle une fois de plus appliquée ?
Que peuvent-ils désormais contre le fait que le septième porte a été ouverte au terme de la descente aux enfers d'Ishtar-Imana, trahie par sa sœur dans un poème datant de Sumer. Ou qu'Ishtar-Jessica renaît d'elle-même, de son corps à l'agonie ( « le corps-chose-frappée » en Sumérien) ?
A la lecture de ce poème initiatique, peu conn et antérieur à l'épopée de Gilgamesh tant vantée par les imposteurs, je me demandais à chaque fois quelle femme aurait jamais assez de talent, de génie, pour écrire la version moderne du mythe dans un poème. Et voilà que tu l'as écrite, Dominique. J'en suis convaincue. Tu as vécu et écrit ta saison en enfer. Toi, la petite sœur de Rimbaud. Qui a choisi a parole contre le silence, le témoignage contre la fuite, le retour à la vie contre l'amputation de ton être. « Les filles de la lune étaient des guerrières », les amazones d'Asie mineure et d'ailleurs. A travers leurs poèmes se transmet le mémoire d'un monde invincible, féminin et premier détruit par « les conducteurs de chars » que tu nommes. Une promesse de civilisation qui unirait la terre, ses jardins et les étoiles dans un amour commun aux dimensions du monde.
Que le premier livre des éditions Chèvre feuille étoilée placées sus un signe cosmique soit La hurle blanche est un symbole prometteur.
Très impressionnée par le sens profond de ton livre, je déplore seulement de n'être pas à la hauteur d'en exprimer son caractère éblouissant, son écriture magicienne. Sans nul doute cette merveilleuse prose poétique dont rêvait Baudelaire mais dont les règles ne seront jamais écrites. C'est une vibration du cœur. La plus secrète alchimie de la douleur…