"... ( Je vous écris ) sur le coup de ma découverte du livre de Michèle Juan i Cortada, Tres de Mayo ... Je viens de le dévorer en deux nuits, en proie à la plus grande émotion. D'abord parce que la guerre d'Espagne a été le baptême horrible de ma génération et reste une plaie à jamais ouverte . L'antichambre d'une barbarie moderne qui n'a cessé depuis de se répéter, de s'aggraver.
Emotion aussi parce que Tres de Mayo est un très grand roman qui nous tient en haleine, un roman à la fois historique (avec des informations de première main) et onirique par la grâce d'un style étonnant, singulier, sobre jusqu'à l'ellipse,à la fois violent et distancié, et qui enveloppe les évènements les plus romantiques ou les plus tragiques dans une atmosphère de rêve. Ce livre est un compromis réussi. Une alliance étrange (et un équilibre de corde raide par instants ) - par la magie comme par l'extrême précision et sûreté du verbe - entre les réalités les plus sordides,les plus désespérantes, et les élansfous du coeur, de la liberté, de la grandeur.
J'ai dit roman historique. En réalité l'Histoire nous est racontée, filtrée à travers une sensibilité de femme - le personnage de Murcia - recomposée et décomposée à travers le prisme de sa vie, de ses amours, de sa volonté. De son aptitude à survivre. Et l'Histoire, ici, en dépit de tout, n'écrase pas, ne domine pas des êtres par nature indomptables. Elle est une fatalité, un désordre, qui les broie sans les vaincre. C'est l'Histoire qui a un côté fantoche - avec tous ses célébrants manipulés ou manipulateurs - face à l'extraordinaire présence d'êtres fondamentalement libres.
Des ëtres de conviction. Murcia est un être de conviction mais elle défend et privilégie l'amour au sein même de la cruauté de l'Histoire, qui la contraint et lui arrache l'un après l'autre les êtres qu'elle aimait. Quelle femme ! On penserait volontiers que l'auteure l'a connue ou approchée. Sans doute lui ressemble-t-elle suffisamment pour en faire un portrait aussi véridique et éblouissant sur fond de fresque révolutionnaire.
De quoi tenter un cinéaste de talent pour un film - unique - sur la guerre d'Espagne qui rivaliserait avec celui de Rohmer sur la Révolution française ( L'anglaise et le Duc ) et lui serait bien supérieur parce qu'il donnerait à voir la misère d'un peuple (Cf. les scènes d'enfants affamés que peu d'auteurs évoquent ) alors que Rohmer donne surtout à voir des massacres. (...)
Tres de Mayo me fait penser à un film ou à une peinture. C'est un livre qui fait honneur à la maison d'édition Chèvre Feuille étoilée, fort bien inaugurée par deux livres d'une égale richesse d'écriture mais aux deux modes de tragique différents. La Hurle  faisait sa révolution de femme. La seule réalisable peut-être....."
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