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La Presse
Midi Libre,Edition du 29 Septembre 2002
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Livres : un chèvrefeuille qui pousse entre les deux rivages
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Comment parle-t-on de femmes et au-delà, de sexualité féminine, de contraception, de religion, de toute puissance de l'homme, en Algérie ? Comment dit-on l'intime dans un pays où l'islam est religion d'Etat, où le livret de famille prévoit quatre femmes - article qui reste lettre à peu près morte : trop cher - et simplifie la procédure de divorce à la répudiation pure et simple ? Etre femme en Algérie n'est déjà pas facile, alors le dire, l'écrire, le lire, le publier Pourtant, il existe une revue - une revue au sens littéraire s'entend : dense, exigeante - qui a une attache sur chaque rive, une à Montpellier, l'autre à Sidi Bel Abbès et qui se vend ici comme là-bas où les barbus tentent toujours d'imposer leur loi.
Cette revue, c'est Chèvre feuille étoilée. Au féminin, bien sûr, parce que chèvre l'est, feuille aussi et que l'étoile se voit de tous les rivages. Et on la doit à la rencontre de quatre femmes, Marie- Noëlle Arras, Maïssa Bey, Dominique Le Boucher et Behjac Traversac. C'est Marie- Noëlle qui raconte. Qui dit le déchirement à fuir un pays où, avec son mari algérien, elle vivait depuis 78 et dont la terreur islamiste a fini, en 1993, par la chasser. N'avait-on pas égorgé, tout près de Sidi Bel Abbès, sa ville, huit institutrices portant foulards et qui avaient le simple tort d'être femmes et institutrices ?
Alors avec les exilées comme avec celles restées là-bas, Marie-Noëlle et les autres ont voulu témoigner. Leur revue serait faite par et pour les femmes (avec, parfois, rarement une voix d'homme tout de même). Elle se vendrait en France bien sûr mais - gageure - en Algérie aussi. En 1998, le projet était mûr. Cette année-là Marie-Noëlle put retourner à Sidi Bel Abbès. Elle vit le chèvrefeuille planté au pied de sa terrasse : il était devenu arbre pendant ces années d'exil. Et elle a su que, coquetterie grammaticale mise à part, il serait le symbole de sa maison d'édition. Depuis, Chèvre feuille étoilée, née officiellement en 2000, tresse ses rameaux de mots par-dessus la Méditerranée. Car, dit Marie-Noëlle, « qu'aurait été une revue parlant de femmes algériennes et qu'on n'aurait pas trouvée en Algérie ? ».
Dès le début, Chèvre feuille fut donc imprimée simultanément à Montpellier et à Sidi Bel Abbès. Marie-Noëlle Arras s'amuse encore au souvenir de cet imprimeur qui fabriqua sans mot dire les deux ou trois premiers numéros et qui, épouvanté par le texte très cru du quatrième, préféra renoncer. Car les femmes qui écrivent là, poèmes et prose mêlés, essais et textes littéraires mélangés, n'esquivent rien de la vie, de l'amour, des problèmes des couples mixtes ou des couples tout court. Et il n'est pas facile à soulever le poids des tabous
Pourtant Chèvre feuille étoilée, qui, dit Marie-Noëlle, n'a jamais reçu de menaces d'aucune sorte, vit sa vie trans-méditerranéenne : la revue se vend dans les librairies d'Oran, d'Alger, de Sidi Bel Abbès, elle l'offre aux universités, les enseignantes, elle le sait, l'achètent. Un souffle d'air
Elles ne sont pas tout à fait dupes, les femmes du, pardon de la Chèvre feuille. Elles savent bien que, pour paraître en Algérie, il y a parfois chez elles, à défaut de censure, un peu d'autocensure. Elles savent bien par exemple qu'elles ne se sont pas résolues à publier là-bas le texte paru ici sur les couples mixtes : trop dur, trop violent, trop difficile à entendre. C'est une concession que Marie-Noëlle admet. Mais qu'est-ce en regard de cette voix qui se fait entendre, de ces paroles qui s'échangent par-delà la mer, la mort, les préjugés, les voiles imposés et les tabous si lourds ?
Qu'est-ce en regard de ces femmes immigrées qui viennent, ici, entendre des textes qu'on leur lit ou qui, là-bas, peuvent lire des mots jusque-là impensables ? Marie-Noëlle, elle, vit désormais entre Montpellier et Sidi Bel Abbès. Plus tout àfait d'ici, pas tout à fait de là-bas. Des deux côtés en fait. Et combien elle aime ce flottement entre deux rives
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PUBLICATION / Ces amours métisses d'Etoiles d'Encre
La revue littéraire des femmes de la Méditerranée, Etoiles d'Encre, consacre son second numéro Tissages Métisses à celles, si nombreuses, à avoir fait «le choix d'un tissage métisse par leurs histoires et leurs choix respectifs», dira dans la préface Dominique Le Boucher, écrivaine et collaboratrice active de la revue.
Dans cette Scène de papier, offerte par les éditions du Chèvrefeuille étoilée, s'accomplissent des destinées de femmes déchirées entre deux rives, entre un amour étranger et «une loi ancestrale qui tend à l'unique et au même». Des témoignages poignants se donnent à lire, entre deux poèmes, à travers lesquels transparaît le courage de celles qui ont su forcer «les barreaux de la cage universelle» afin de se laisser glisser sur la pente naturelle de leur désir de vie et d'amour. Les douze chapitres de la revue, animée par Behja Traversac et publiée en Algérie par l'association Parole et Ecriture de Maïssa Bey, recèlent des nouvelles, des réflexions, des contributions d'écrivaines telles que Hélène Cixous, Maïssa Bey, Dominique Le Boucher ou Ghania Hammadou. lls contiennent également des témoignages de femmes, de simples anonymes décrivant, tel qu'elles l'ont vécu, les multiples facettes de l'aventure féminine qui mène vers l'accomplissement de soi et relatant des amours étrangères où elles se sont épanouies ou, au contraire, anéanties. En somme, Tissages métisses mêlent des cris de béatitude à des soupirs de désolation avec une sensibilité dont seule une femme est capable. On y lira également une pertinente analyse de Nora Aceval sur Dabad chakarkar, un conte populaire que l'universitaire fera ressurgir d'une lointaine et profonde Algérie pour le dépoussiérer et nous l'offrir à comprendre, ainsi qu'une excellente critique de l'œuvre de Dominique Le Boucher Par la queue des diables, parue chez L'Harmattan en 1997. Critique réalisée par la spécialiste de la littérature maghrébine Christiane Chaulet Achour. La revue fait également parler les deux écrivaines Hélène Cixous et Ourida Nemmiche sur leurs œuvres respectives et, pour finir, se penche sur la poésie des femmes palestiniennes. Pour toutes celles et tous ceux qui aiment la littérature, à lire expressément.
Par Monia Zergane. Alger
Marie-Noël Arras à Liberté ( http://www.liberte-algerie.com )
Paroles de femmes
Propos recueillis par Wahiba Labrèche
Marie-Noël Arras, directrice des éditions Chèvre-Feuille de Montpellier, a passé plusieurs années en Algérie qu'elle quitte, contrainte, en 1992. Ce départ ressenti comme un exil va donner naissance à une association de solidarité avec les femmes d'Algérie et une revue réservée aux femmes de la Méditerranée.
Marie-Noël Arras qui présente au Salon international du livre dans l'espace réservé aux associations du Languedoc- Roussillon, s'ouvre à Liberté pour évoquer son expérience de l'édition et son expérience avec l'écriture et la créativité féminine.
Liberté : Comment est née l'idée d'un tel espace de créativité féminine ?
• Marie-Noël Arras : Les éditions Chèvre- feuille est une maison d'édition associative, créée il y a deux ans de cela, simultanément à Montpellier et à Sidi Bel Abbes. Nous sommes donc présents sur les deux rives de la Méditerranée. Notre but est de donner la parole aux femmes du Bassin méditerranéen et de leur offrir un espace de parole. Au départ, cet espace ne concernait que les femmes de France et d'Algérie, mais avec le temps, nous l'avons élargi à d'autres sensibilités méditerranéennes. Aujourd'hui, nous publions des espagnoles et des italiennes. Nous espérons avoir des contributions d'autres pays voisins et agrandir d'avantage notre champ d'action. Pour ce qui est de l'Algérie, nous avons créé l'association Paroles et écriture, présidée par l'écrivain Maïssa Bey. C'est grâce à cette association que nous publions la revue Étoiles d'Encre en Algérie.
Votre principale préoccupation c'est l'écriture féminine. Qu'est-ce qui motive ce choix ?
• La création d'un espace d'expression féminine pour nous, répondait plus à une nécessité qu'à un simple besoin de donner la parole aux femmes. Les femmes qui écrivent trouvent d'énormes difficultés pour se faire publier aussi bien en France qu'en Algérie, surtout si c'est une écriture engagée, et c'est là que nous intervenons. Il était donc indispensable de créer la revue Étoiles d'Encre. L'idée initiale était de soutenir la lutte des femmes algériennes. Par la suite, nous nous sommes dit qu'il fallait qu'on se transpose en Algérie.
Quelle est la spécificité de la revue Étoiles d'Encre ?
• Il est très important de parler de la spécificité de la revue, car nous ne donnons pas seulement la parole aux femmes écrivains. Étoiles d'Encre est composée de deux parties, la première très littéraire est animée par des auteurs confirmés ; quant à la deuxième partie, elle est consacrée à des entretiens avec des femmes qui n'ont pas du tout accès à l'écriture. Ces entretiens sont transcrits et publiés.
Vous avez publié beaucoup de femmes algériennes, en particulier des auteurs connues. Comment percevez-vous cette écriture ?
• En dépit de l'émergence d'un certain nombre de plumes féminines, je trouve qu'il n'y a pas suffisamment d'auteurs femmes en Algérie. En général, j'aime beaucoup ce qu'elles publient, d'autant qu'elles véhiculent les mêmes aspirations que toutes les femmes algériennes. Ces dernières n'ont jamais cessé de lutter pour que l'Algérie reste debout. Il me semble évident qu'en écrivant, elles transgressent certains tabous et osent écrire ce qu'elles n'osent pas dire. Je souhaite que ces femmes puissent trouver plus d'écho auprès du lectorat algérien. Car, c'est évident que le fait de se faire publier à l'étranger, prive le lecteur algérien du plaisir de les lire et de les connaître.
Avez-vous d'autres projets ?
• Nous préparons pour le numéro de mars et ce, dans le cadre de l'Année de l'Algérie en France, un numéro Spécial Algérie. À ce propos, je lance un appel aux femmes algériennes pour nous enrichir de leurs textes. Et de nous envoyer leurs contributions à : parole_ecriture@yahoo.fr
W. L.
L'autre sens de l'écriture
Par Nassira Belloula
Combats de femmes, luttes de femmes, féminisme, féministes, suffragettes, qu'importe et pourquoi pas, la femme n'a pas besoin de clivages pour être et pour se construire. Dès les temps anciens, la femme, par son verbe, clamait ses mots et ses pensées et utilisait l'oralité pour se préserver des maux et des mots. Pourtant, les uns comme les autres vont former son moi et son ego, et de cette perspective partaient alors les aventures qu'elle espérait et de ces aventures, l'apprentissage de l'écriture, l'une des formes d'expressions adoptées par excellence par la femme, consciente des problèmes et des difficultés d'être.
Ainsi, elle considère que son apport personnel va au-delà de l'explication et des réflexions sur des sujets classiques comme la place de la femme dans la société ou dans l'histoire. C'est, en somme, ce qui naît de notre lecture de la revue passionnante Étoiles d'Encre, une tribune offerte à l'expression féminine du Bassin méditerranéen.
Une revue née d'une association de femmes lettrées qui s'attellent à faire parler et comprendre les femmes de la Méditerranée, qui se prêtent au jeu des mots et de l'écriture pour remonter le cours du temps et témoigner d'une existence riche et enrichissante. Sur ce rapport vital et complexe de la femme à l'écriture, Étoiles d'Encre ouvre ses pages à des sensibilités toutes tendances confondues où seule cette union par l'écrit est exigée.
Dans le dernier numéro d'Étoiles d'Encre, dédié à la femme afghane, un incroyable patchwork des mots qui s'éclatent, qui envahissent tout l'être, reste étroitement lié, même si les sujets traités se chevauchent plutôt qu'ils ne se rencontrent et s'enroulent en définitive autour de Cicatrices qui racontent cette femme prostituée marquée de fer sur l'épaule, cette esclave marquée sur la cuisse, cette femme marquée de tatouages séculaires, et toutes ces femmes dont les marques restent invisibles, car ce sont celles de l'âme et du cœur. “Dans le désert de mon cœur, qui agrandit le désert de sable, avec ses mains d'air et de sable, ajoute un voile à mon voile.” Par ce texte, fort en émotion, Amenokhal Moussa ag-Amastan ouvre cette pléiade de textes magnifiques : Légendes touarègues, préfacée par Jeanne René Pottier, qui nous poussent sur le chemin du Tassili des Ajjer à la rencontre de La gazelle aux cornes d'émeraude ou l'auteur s'extasie : “Ô l'admirable site ! Jamais, je n'avais contemplé pareil paysage. Mystérieux et grand, il était à la fois beau et charmant.”
La revue très bien étoffée se découpe en plusieurs chapitres : À corps perdus, Paroles de femmes, Poussières d'Étoiles, Cris et cris de femmes, Rouge cerise et Bleu indigo et autres, où chaque texte, chaque fragment, chaque poème se lit comme un bonheur. “Lorsque je regarde mon corps, je le sais fait de mon histoire. Quand j'aperçois mes cicatrices, je suis heureuse qu'elles soient mémoire”, écrit Isabelle Letellier dans La Trace. Impossible de dire en quelques mots toute cette florissante écriture qui raconte des femmes d'aujourd'hui, des femmes d'antan, des femmes à venir, des espoirs, des rêves, des envies, des frustrations, des souffrances et des privations.
Certains textes nous rapprochent plus, comme Alger, d'Anna Lanta, Main de femme à la fenêtre, de Maïssa Bey, Loundja, de Mari-Noël Arras, Fille de feu, de Dominique Le Boucher. Et le mérite d'Étoiles d'Encre est justement d'exister pour elles, pour nous. N. B.2/23/" \l "L" 
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