Nosferatu le vampire de Friedrich Wilhelm Murnau
Il y a des films après lesquels, longtemps, on a du mal à se coucher de bonne
heure. Nosferatu en fait partie. Tout y est : vampire, ruines, bateau-fantôme
habité par des rats, peste et possession et tout est emporté par quelque chose
de bizarre qui n'est ni du suspense (on attendra Hitchcock) ni de la peur, ni
une terreur de pacotille, mais plutôt, comment dire ?, voyons, une espèce de
complaisance jouissive dans la poésie de cette grande histoire d'amour morbide.
Ca vous va ? Une métaphysique de l'horreur ? Non ? Métaphysique ? Je vous assure,
mon cher lecteur, vous avez dit métaphysique.
Le Cuirassé Potemkine de Serguei Mikhaïlovitch Eisenstein
On ne lésinera plus désormais sur l'effet de choc, la puissance du réalisme,
le "ciné-poing". Toute la séquence de la tuerie sur l'escalier d'Odessa, devenu
le morceau d'anthologie du cinéma, son "Massacre des Innocents", est d'abord
et avant tout un prodigieux exercice de style, chorégraphiant éclats, ruptures
et leitmotiv visuels, jusqu'à l'apogée : le cri muet de la mère qui déchire
l'écran. Tout cela est bien joli, certes, mais voilà, sans fondement historique
aucun. Chapeau bas donc à SME qui inaugure du même coup engagement et révisionnisme.
Reste néanmoins le coup de génie du maître : donner la vedette de son film,
non pas à un héros, fût-il socialiste, mais à une foule anonyme, d'où cette
violence et cette spontancité de masse qui font oublier l'aspect un peu mécanique
de ses théories esthétiques.
L'aurore de Friedrich Wilhelm Murnau
Le crépuscule du muet commence et pourtant "l'Aurore" porte le cinéma à son
zénith. "Je t'ai donné ma boue, tu en as fait de l'or" disait le poète ; Murnau
s'accommode du prosaïque des petites scènes de la vie et en extrait la quintessence.
On parle de tragédie antique, d'alchimie échappant à l'exégèse, de miracle total
. On parle, on parle, on parle encore et on parle trop. A ce point de perfection
absolue, il n'y a plus rien à dire : on regarde, on admire (forcément, c'est
"L'Aurore", tout de même) et on se tait. Sacré, consacré, reresacré et jamais
détrôné, "l'Aurore" reste tout simplement "le meilleur film au monde".
Metropolis de Fritz Lang
Dans un pays en proie aux crises politiques, à l'inflation et au chômage, la
création artistique est reine. Caligari, Le Golem et autres Nosferatus ont épuisé
le filon des nonstres de cauchemar. C'est dans la vie contemporaine, au coeur
même du système social, qu'il importe à présent de chercher l'écho expressionniste
de nos fantasmes et désarroit. Et tant qu'à faire transposons les dans un monde
futuriste, la solide formation d'architecte à laquelle papa m'a contraint servira
toujours pour le désign des décors. De l'audace et des idées, la recette est
réussie: on invente la SF à l'écran. Amusez vous donc à revoir Blade Runner,
Brazil ou La Guerre des étoiles juste après Métropolis, vous aurez une vague
idée de la modernité de Fritz Lang.
Loulou de Georg Wilhelm Pabst
Pur mélo avec meurtre et coucherie. Le film, c'est surtout une jeune fille insouciante
et perverse qui mène les hommes selon ses caprices et qui devient une femme
qui tue et qui aime. Quelle ironie pourtant : le plus beau personnage de femme
fatale jouée par la plus "antistar" des actrices, Louise Brooks, emmerdeuse
autoproclamée. Le film, c'est surtout ce miracle, celui de Louise qui porte
au plus haut l'érotisme étincelant du crime. Les publicitaires - sacripants
! - osent voler son image. Qu'importe ! elle sera toujours l'incarnation du
désir et du scandale. Et le temps n'a pas terni cette aura, si bien qu'on se
demande si, un jour, quelqu'un, peut-être, aura le recul suffisant pour admirer
l'extraordinaire maîrise de la mise en scène.
Le triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl Walhalla et Wagner,
on n'hésite pas à détourner les mythes germaniques pour célébrer la grande solidarité
mystique de l'Allemagne autour de son Fuhrer. Dangereuse fascination que celle
des images ! Alors Léni, nazie ou pas, on en discute encore. Chez les cinéastes,
de Welles à Spielberg, en passant par Scorsese, on s'accorde néanmoins sur un
point : un talent de monteuse pareille, on n'en a jamais vu depuis. Mais quand
technique, art et histoire se rejoignent ainsi, Léni Riefensthal signe, au nom
du cinéma, la fin de l'innocence.
Blanche Neige et les sept nains de Walt Disney
Trois ans de travail, plus d'un million de croquis et surtout de la couleur,
la seule oeuvre de Disney réussie, pur joyau de fantaisie et de grâce, miracle
qui ne se rééditera pas. Chez BlancheNeige, pas de fée, rien qu'une méchante
sorcière et pourtant le vilain coup de baguette magique est donné. Pour le dessin
animé, cette branche du cinéma jusqu'alors réservée à de doux poètes, aussi
géniaux que méconnus (Winsor McCay), la transformation est définitive et sans
antidote. Transformation ? En quoi ? Un prince charmant ? Non ! Un ogre, alors
? Non plus ! Bien pire: une industrie !
Autant en emporte le vent de Victor Fleming
Un monument de l'histoire du cinéma : le plus grand des succès pour le film
le plus impersonnel mais le mélo le plus sublime et le plus kitsch qui soit.
L'arrivée de Scarlett, première grande héroïne moderne, indépendante et passionnée,
- que nous sommes toutes secrètement - , marque un tournant définitif dans la
représentation de la femme à l'écran. Et avec ça, du mâle, de la femme, de l'amour,
de la mort et de la coiffure. Et l'audace narrative presque inconcevable d'une
fin ouverte, à la Umberto Eco, sur laquelle on spécule encore aujourd'hui.
Citizen Kane d'Orson Welles
Pour son premier film, Orson Welles reéinvente le cinéma, des deux côtés de
la caméra et taille à vif dans une matière brute : la vie. Cette histoire d'un
géant, au charisme et à l'intelligence hors du commun, dont la vieillesse vient
décevoir les promesses d'une jeunesse éblouissante, n'est pas seulement celle
de Kane, c'est celle de Welles. Grammaire technique et narrative Et pourtant,
la morale de l'oeuvre est bien mièvre : dans un monde dominé par la loi du profit,
omnia vanitas ! L'Ecclésiaste l'enseignait déjà.
Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini
Tourné avec de petits moyens dans un pays exsangue, à peine sorti de la guerre,
Rome, ville ouverte, s'impose d'emblée comme un saisissant témoignage de la
renaissance du cinéma italien, trop longtemps confiné par l'horizon étroit du
ventienno fasciste. Doit-on saluer alors l'avènement d'un nouveau système esthétique
? Que nenni, le "néo-réalisme" est avant tout une position morale loin du calligraphisme
triomphant des studios, Rossellini, sur les pas de Pabst, à choisi de se situer
au coeur de la réalité la plus saignante afin tout simplement " d'exprimer la
souffrance du monde avec humilité."
Les contes de la lune vague après la pluie L'inspiration est
généreuse et lucide : la déchéance de la femme, victime de l'orgueilleuse ambition
des hommes. La technique est fluide : lents mouvements de caméra balayent le
paysage, cadrant les acteurs à distance. Le sens plastique est éblouissant :
chacun des plans est composé comme un tableau. La narration est harmonieuse
: chaque séquence a été pensée comme une mélodie. La révélation : "Les contes...
"sont une histoire de revenants pour un cinéma d'extraterrestres. Se peut-il
qu'il existe ainsi en dehors des limites de notre petit monde occidental des
gens qui font du cinéma, et qui le font mieux que nous, ayant tout compris à
un art que nous nous évertuons à sonder péniblement depuis un siècle ? La réponse
est catégorique : OUI !
A bout de souffle de Jean-Luc Godard
La meilleure pub jamais faite pour l'Herald Tribune ! Nouvelle vague, nouveaux
enjeux : parti d'un pastiche de Scarface, le film, conçu sur un schéma classique,
se retrouva une oeuvre provocante, accordée à l'air du temps, au retentissement
considérable, qui fit table rase du cinéma traditionnel. Entre le ton alerte
du récit, la décontraction des personnages, le dialogue regorgeant de private-jokes,
et les hasards de l'improvisation, tout est déjà plein de l'intelligence de
Godard, mais pourtant tout respire la vie. Normal : le scénario est de Truffaut...
Shadows de John Cassavetes
L'acte de naissance du "cinéma indépendant". Un film construit comme un torrent
d'amour, plein de jazz et de lumière, composé et décomposé comme une vie, avec
une situation de départ et pas de scénario. L'oeuvre totale où mise en scène,
interprétation (du jamais vu : les acteurs respirent !), scénario et montage
tâtonnant (bonjour les faux-raccords!) se fondent, indissociables, en un melting-pot
mêlé d'alcool, de larmes et de rires. Livrés à leur passion et à leur impuissance,
les êtres se cotoient, se poussent à bout, se soutiennent, se perdent, se retrouvent,
s'affrontent et s'étreignent et ont tous besoins les uns des autres. Pour la
première fois, le cinéma est utile : il apprend à vivre.
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