[CliorocheIChâteauIVidéoIE.P.JacobsIEn 1947...IAllégorieIVétheuilIMémoireIPhotosILiens]

D'après André Hallays, "A Travers la France - Autour de Paris", Librairie académique PERRIN et cie, 1927. Neuvième édition. / Première série - Maintenon, La Ferté-Millon, Meaux et Germigny, Sainte-Radegonde, Senlis, Juilly, Maisons, La vallée de L'Oise, Gaillardon, De Mantes à la Roche-Guyon, Soissons, Les jardins de Betz, Chantilly, Wideville, Livry.

 
DE MANTES A LA ROCHE-GUYON
Ballade allégorique au pied des côteaux...

"On quitte Mantes et on suit la vallée de la Seine. Derrière soi, on laisse la ville charmante, si bien nommée Mantes-la-Jolie" ainsi commence le récit d'André Hallays entamant son tour du Vexin aux portes d''Ile de France. L'auteur, il est bon de le rappeler écrit en 1927. La ville a, beaucoup changé depuis (est-ce nécessaire de le préciser...) , mais il est vrai qu'elle a sans doute gardé ce cachet pittoresque que lui donne sa "fine et fière cathédrale". "A travers les déchirures du rideau que forment les peupliers des îles et des berges" du côté rive droite, la collégiale du XIIIeme siècle fait sourire la vieille ville... Elle reste alors, par jour de beau temps, toujours "blanche au dessus de son fleuve" telle que la décrit l'auteur.

 
F.A. - La Roche - 1999
 



Vétheuil

"ON DIRAIT UN VILLAGE DE PÊCHEURS"
"Plus loin, tout change d'aspect et de couleur. Des escarpements crayeux barrent l'horizon. Ici commence la falaise, l'abrupte falaise qui désormais dominera la Seine jusqu'à la Manche et, sans s'interrompre, formera du Havre à Dieppe, le bastion de la côte normande. Le site a déja je ne sais quoi de maritime. Les jours de tempête, les nuages qui fuient du nord-ouest et courent au-dessus de la grande vallée, semblent balayés par le vent du large, le fleuve se couvre de petites vagues courtes, écumeuses, l'air a une saveur marine ; et quand Vétheuil présente, à l'entrée d'une petite valleuse, ses maisons basses, ses ruelles dévalant vers le rivage, la haute terrasse et la tour normande de son église, on dirait un village de pêcheurs..."
"Cette église de Vétheuil commencée, dit-on, au XIIeme siècle, possède un beau clocher, percé de longues lancettes, qui fut bâti par Charles le Bel. Elle fut reprise et achevée au seizième siècle par les Grappin, architectes de Gisors."
Les églises du Vexin ont en fait tiré parti de l'abondance des carrières, et au temps  de la Renaissance de l'activité de deux familles d'architectes comme le souligne André Hallays. A l'époque des guerres de religion la région connut un calme relatif. Les frères Lemercier, architectes de St-Eustache à Paris et de St-Maclou à Pontoise, ont travaillé à Epiais-Rhus et Marines, les Grappin, famille de Gisors, à Montjavoult, Nucourt, St Gervais, et Vétheuil.  L'église de Vétheuil est le chef-d'oeuvre le plus réussi du plus célèbre architecte de la dynastie Grappin (Jean).
André Hallays présente l'édifice comme un ensemble architectural léger et bien équilibré. "Niches, consoles, dais, balustres, médaillons, sont d'une invention charmante... C'est encore l'élégance et la sobriété de la première Renaissance".
A l'intérieur de l'église l'auteur décrit quelques jolies statues, "un beau retable flamand représentant des scènes de la Passion". L'église ayant été pillée depuis de la plupart de ses objets d'arts, un seul morceau  du retable retrouvé récemment chez un antiquaire belge (1998), est visible.
 

UNE CHAPELLE BIEN SINGULIÈRE
L'auteur s'arrêtant à la chapelle de la charité la décrit comme "une singulière chapelle... close d'une grille en bois et peinturlurée... à voir les hardes et les accessoires étranges qui pendent aux murailles, poursuit-il, on la prendrait d'abord pour un vestiaire de théâtre. Les peintures dont elle est badigeonnée, représentent des choses macabres, des tibias, des larmes et des têtes de mort..." La chapelle de la charité est une confrérie laïque dont la fonction était d'assister les mourants et d'ensevelir les morts. Elle date sans doute du moyen âge. Elle fut restaurée par une bulle de Grégoire XIII, à la fin du XVIeme siècle, au lendemain des épouvantes de la peste de Milan. D'autres charités existaient à Rosny, à Mantes et à la Roche-Guyon mais à cette époque elles avaient été dissoutes, celle de Vétheuil a survécu. Les hardes et accessoires étranges décrits par André Hallays sont les costumes des confrères, de grandes robes de serge noire à col bleu accrochés au fond de la chapelle.

Haute-Isle

CHANTÉE PAR BOILEAU
"Au dessous de Vétheuil, une falaise déchiquetée, ravinée, serre de près le brusque détour du fleuve. Point d'arbres quelques vignes ; des bouquets d'une végétation grêle parsemant la pente crayeuse. La nature ne fut pas seule à tourmenter et creuser cette étrange muraille. Des hommes taillèrent leur habitation dans cette pierre molle, et un village souterrain s'est bâti dans la colline, pareil à ces villages qu'ont créé dans le tuffeau les riverains de la Loire. Les hommes ont déserté ces logis troglodytes qui maintenant ne servent plus guère que de celliers et d'écuries. Mais le site a conservé un pittoresque singulier. Un petit clocher d'église jaillit du rocher, et, parfois, on voit encore fumer, au milieu des vignes ou des broussailles, la cheminée d'une cave. Le village s'appelle Haute-Isle".
Autrefois la maison du seigneur, entourée de murs, était la seule qui fût construite à découvert. Au XVIIe siècle, elle abritait "l'illustre M. Dongois, greffier en chef du parlement (NDR : le parlement à l'époque était la cour de justice royale)" rapporte André Hallays. Cet "illustre M. Dongois" avait pour neveu le moins illustre M. Nicolas Despréaux. Et ce fut ainsi que Haute-Isle (on écrivait alors Hautile) eut l'honneur d'être chanté par Boileau  :

Ces vers sont un peu rugueux, un peu difficiles, le lyrisme et le pittoresque n'étaient pas l'affaire de Boileau. André Hallays explique son style par "l'incapacité des hommes et femmes du XVIIe siècle à traduire l'émotion que suscite un paysage... Ces poètes n'étaient pas panthéistes, poursuit-il, ils n'avaient ni extases, ni tremblements devant les "drames" de la lumière et les "sauvages beautés" de la mer et des cimes... Mais ils sentaient et comprenaient la grâce d'une belle vallée."

LE POÈTE EN VILLÉGIATURE
André Hallays, ayant croisé sur son chemin Boileau en villégiature, nous retransmet ses souvenirs à Haute-Isle : "Que fait Boileau lorsqu'il est aux champs ? Des vers naturellement..." Il s'agit en partie des confidences que Boileau adressait en vers à M. Lamoignon l'avocat général du parlement de Paris à propos de son séjour à Haute-Isle.
 

 
"A Haute-Isle, explique André Hallays, Boileau s'arrêtait quelquefois de rêver et de rimer ; alors il "amorçait en badinant le poisson trop avide" ; ou bien, il "faisait la guerre aux habitants de l'air" et il goûtait, au retour de la chasse, le plaisir d'un repas agréable et rustique. aussi sur le point de quitter les champs, faisait-il le souhait ordinaire de tout bourgeois ou de tout poète obligé de réintégrer Paris" :
 

La Roche-Guyon
 
(photo Frédéric Antoine - 1999)
 
 
"UN CHASTEL TROP ORGUEILLEUX"
"Sur le rivage de Seyne est un tertre merveilleux sur quoi jadis fut formé un chastel trop fort et trop orgueilleux et appelé la Roche-Guyon. Si est encore et féroce qu'à peine peut-on en voir jusqu'au sommet. Celui qui le fist et compassa, fist, au pendant du tertre et au tranchant de la roche, une grande cave à la semblance d'une maison, qui aurait été faite par destinée." (Chronique de Saint-Denis)
 
 
DES REMPARTS JUSQU'À LA SEINE
André Hallays contemple le chastel orgueilleux "encore debout au sommet de la colline, démantelé, ébréché, ruiné, mais gardant toujours son air fier et farouche. Quant à la maison créée "au tranchant de la roche", elle est, pour ainsi dire, lentement sortie de la falaise, de siècle en siècle". Cette dernière fut d'abord une sorte de repaire creusé au-dessous du donjon. Puis ses galeries se ramifièrent et s'étendirent jusqu'au bord de l'escarpement ; alors on ferma les entrées du château sous-terrain par des façades de pierre, et on les arma de tours ; une forteresse fut ainsi bâtie contre le rocher, et, en même temps, ses remparts furent poussés jusqu'à la Seine. A la lourde citadelle féodale succéda un château de la Renaissance, déja moins terrible, et les châtelains du XVIIIeme siècle le mirent au goût de leur temps, sans pouvoir lui retirer cependant son aspect guerrier.
Cette histoire de la construction du château est manifeste quand on se trouve en face de cet ensemble qui semble anachronique : là haut, la ruine du donjon, au pied de la falaise, et faisant corps avec elle, un grand château dont la façade à fronton s'encadre de deux tours du moyen-âge ; et devant cette demeure à demi féodale, de ravissantes écuries dans le style de celles des Chantilly. "Ensemble grandiose, sans harmonie, presque barbare", commente André Hallays, mais où il reconnaît tout de même la "netteté saisissante de tout le passé de la France, depuis l'invasion des Normands jusqu'à la Révolution".
 
Le château de la Roche-Guyon
Georges  BRAQUE (1882-1963)
Huile sur toile (1909)
 

"LE BON ROI HENRI AU CHÂTEAU..."
Le château appartint aux Guy de la Roche, et la femme de l'un d'eux, l'héroïque Perrette de la Rivière, y soutint un siège de cinq mois contre l'Anglais. Au Seizième siècle, il fut aux Silly, et on peut y voir la chambre où, le lendemain de la bataille d'Ivry, le roi Henri trouva "bon souper et bon gîte", et se passa d'ailleurs du reste... la vertueuse marquise de Guercheville ayant ordonné qu'on attelât son coche et s'en étant allée, à deux lieues de là, chez une de ses amies. "Aventure admirable dont on fit un roman" note André Hallays.

LES HEURES ÉCLAIRÉES DE MADAME D'ENVILLE
Puis la Roche passa aux du Plessis-Liancourt : son nom se trouva ainsi mêlé à l'histoire du jansénisme ; puis aux La Rochefoucault : l'auteur des Maximes y demeura ; - puis, après la Révolution, aux Rohan, et, en 1829, il revint aux La Rochefoucault. Ces noms seuls sont le cliquetis de gloire des lieux.
Parmi les portraits accrochés à la muraille, plusieurs représentent à des âges divers la marquise d'Enville. Ce fut cette marquise qui créa le château tel qu'il existe encore aujourd'hui, et métamorphosa la vieille citadelle en demeure de complaisance. Son père Alexandre de la Rochefoucault, exilé par Louis XV à la Roche-Guyon, avait mis à profit les loisirs que lui faisait la défaveur du roi en commençant par de grands travaux dans son domaine ; il avait planté des bois sur le coteau dénudé, abattu les inutiles créneaux de la forteresse et construit un pavillon neuf. La marquise d'Enville lui succéda en 1769 et continua son oeuvre. Elle bâtit, dessina des jardins, commanda des peintures, des tapisseries et des sculptures. C'était une femme de goût et d'esprit : elle correspondait avec Walpole et Voltaire, était liée avec Turgot et Condorcet, se déclarait être l'élève des philosophes, et les économistes se donnaient rendez-vous dans son salon. Mais on disait qu'elle pratiquait la philosophie plus qu'elle ne la prêchait ; elle avait créé dans son village une école gratuite et avait remis à des religieuses le soin d'y enseigner ;  elle ouvrait aussi pour les pauvres des ateliers de charité. Elle fut une de ces aristocrates qui travaillèrent avec une candide générosité à la ruine de l'aristocratie : la révolution ne la surprit ni ne l'épouvanta. Mais le 4 septembre 1792, une bande de révolutionnaires assassina à Gisors son fils, le duc de la Rochefoucault qui avait siégé à la Constituante parmi les constitutionnels. Elle-même fut l'année suivante, dénoncée, arrêtée, incarcérée et ne dut la liberté, peut-être la vie qu'à une pétition des habitants de la Roche-Guyon. Elle mourut à l'âge de quatre-vingt quatre ans, en 1797.
 

HUGO ET LAMARTINE A LA ROCHE-GUYON
Hugo et Lamartine sont passés à la Roche-Guyon sous la Restauration. La Roche appartenait alors au duc Rohan-Chabot.
Montalembert, Dupanloup, Hugo, Lamartine furent les hôtes de l'abbé-duc Rohan. Comment Hugo fit la connaissance du duc de Rohan et se rendit à la Roche-Guyon ; comment terrifié par l'étiquette princière qui régnait aussi bien dans la chapelle du château que dans la salle à manger, il s'enfuit au bout de deux jours ; enfin comment le duc de Rohan donna Lammennais pour confesseur à Hugo, il faut lire ces histoires dans le Tome II de Victor hugo raconté par un témoin de sa vie.
Lamartine a écrit à la Roche-Guyon, une de ses plus admirables Méditations :
 

Dans la note dont il a fait suivre ce cantique, Lamartine raconte que, en 1819, le duc de Rohan lui fut amené par le duc Mathieu de Montmorency. "Nous nous liâmes d'amitié sans qu'il me fit sentir jamais, et sans que je me permisse d'oublier moi-même, par ce tact naturel qui est l'étiquette de la nature, la distance qu'il voulait bien franchir, mais qui existait néanmoins entre deux noms que la poésie seule pouvait un instant rapprocher." "C'est exquis, avec une affectation de respect qui frise l'impertinence" commente André Hallays.
La méditation est intitulée la Semaine sainte à la Roche-Guyon. Pas un vers de cette grande pièce lyrique ne révèle qu'elle fut conçue en ce lieu plutôt qu'en tout autre. Lamartine a donc voulu justifier son titre : "Le principal ornement du château, écrit-il, était une chapelle creusée dans le roc, véritable catacombe affectant, dans les circonvolutions caverneuses de la montagne, la forme des nefs, des choeurs, des piliers, des jubés d'une cathédrale. Il m'engagea à y aller passer la semaine sainte avec lui. Il m'y conduisit lui-même... Le service religieux, volupté pieuse du duc de Rohan, se faisait tous les jours dans cette église sous-terraine, avec une pompe, un luxe et des enchantements sacrés qui enivraient de jeunes imaginations".
Le tableau est délicieux. Malheureusement il est sorti tout entier de la "jeune imagination" de Lamartine. L'église sous-terraine existe toujours à la Roche-guyon, telle qu'au temps du duc de Rohan. Mais la triple chapelle, taillée dans la falaise, et suffisamment éclairée du dehors, n'a nullement l'aspect d'une catacombe. Il n'y a pas de "circonvolutions caverneuses", de nefs, de choeurs, de piliers et de jubés. La cathédrale se compose de trois petites salles voûtées...


Le duc de Rohan d'après André Hallays
Auguste de Chabot né le 29 février 1788 suivit son père dans l'émigration, puis rentra à Paris en 1800. Il fut élevé un peu à l'aventure par un oratorien réfractaire et ensuite par un ancien régent de collège. En 1807, son grand-père, le duc de Rohan, étant mort, son père devint duc de Rohan et lui-même prince de Léon. Lorsque son père mourut en 1816, il devint duc de Rohan.
En 1808, il avait épousé Melle de Sérent, âgée de dix-sept ans. Châteaubriand lui disait parfois (paraît-il) : "Venez Chabot que je vous corrompe" ; mais ses moeurs étaient irréprochables. Aussi voyageant en Italie, vit-il Mme Récamier mais n'en fut point amoureux. La reine Caroline le distingua. "Elle le traita, dit Lamartine, avec une prédilection marquée qui promettait une amitié de reine, si le futur cardinal avait vu dans la plus belle des femmes autre chose que la délectation du regard". Il avait un joli visage, donnait des soins infinis à sa toilette, chantait des romances et lavait des aquarelles.
En 1809, il avait été chambellan de l'Empereur. En 1815, sa femme mourut brûlée, le feu ayant pris aux dentelles de sa robe. En 1819, il entra au séminaire Saint-Sulpice. Il fut ordonné prêtre en 1822. Mme de Broglie le dépeignait ainsi, l'année suivante : "Il avait la figure maigre et pâle et en même temps, un soin et une coquetterie de sa personne qui semblait réunir les honnêtes instincts avec les anciens souvenirs mondains ; il avait du fanatique et du fat mélangé dans sa figure".
Il alla prêcher à la Roche-Guyon et, à cette occasion, il choisit cinq cents volumes dans la magnifique bibliothèque réunie par la marquise d'Enville, il les entassa dans la cour du château et y mit le feu : il s'agissait de livres rares revêtus de reliures précieuses.
Dans les années suivantes, il se rendit à Rome où il pensait être fait cardinal. Il revint sans la pourpre ; mais il avait converti la femme de chambre de Mme Récamier.
En 1828, il fut appeléà l'archevêché d'Auch, puis à celui de Besançon. Il mécontenta les séminaristes par des réformes intempestives ; il ne trouvait pas mauvais en effet que les ecclésiastiques portassent des chaussures cirées et lacées. Il ne manqua pas de choquer les libéraux par son intransigeance et le clergé par son luxe.
Il fut fait cardinal en 1830. La chute des Bourbons le força de s'enfuir en Belgique d'où il passa en Suisse. Après la mort de Pie VIII, il prit part au conclave qui élut Grégoire XVI, et célébra le mariage de la duchesse de Berry avec le comte de Luchesi-Pali. Il retourna dans son diocèse en 1832 et y demeura jusqu'à sa mort en 1833.

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