LA GRANDE PECHE A TERRE-NEUVE

CABILLAUD ou MORUE

Pendant des siècles, les Européens ne connaitront de la morue que sa forme triangulaire fortement salée. Seules les populations proches des ports de pêche connaitront la morue fraîche (Gadus morhua) appelée cabillaud (du portugais cabalio).

 

Les phases de l'habillage de la morue

La morue fraîche voyage mal et ce n'est que depuis l'invention du réfrigérateur puis du congélateur que les populations de l'intérieur pourront s'apercevoir que le poisson est rond et de forme allongée (comme le merlan, le merlu, le colin), qu'il peut peser de 2 à 4 kgs quand il est commercialisé mais peut atteindre 50 kgs (exceptionnel). Des marins citent des pêches de morue de 100 kgs et de 2 mètres (en dehors des fonds généralement exploités).

Ce poisson est pêché dans toutes les eaux froides de l'hémisphère nord mais je me limiterai dans mes propos à la zone proche de Terre-Neuve.

 

LES TROIS MATS

 

  Maquette d'un trois-mâts

Au début du 20ème siècle, la majorité de la flotte française de Fécamp à Terre-Neuve est composée de trois-mâts, d'environ 135 pieds de long (45 mètres) sur 30 pieds de large, gréés en goélette. Une trentaine d'hommes y vivent, y travaillent, pendant de très longs mois, dans des conditions de confort très sommaire. Ils y meurent parfois. La plus grande place disponible est destinée à stocker le poisson, le seul vrai poisson : la morue.

 

Les hommes logent dans les postes d'équipage, à l'avant et l'arrière du navire, réduits mal aérés, mal chauffés, où sur des couchettes sur 3 étages à la forme de la coque (les cabanes) ils prennent quelques repos. Pas d'eau pour se laver, pas de toilettes, pas de table, on mange dans l'assiette de fer posée sur les genoux et majoritairement du poisson , une fois par semaine du lard. Le tout dans une odeur pestilentielle. Les cabanes, les postes ne sont jamais lavés, les hommes ne se lavent que très sommairement, l'eau douce est trop rare. Les bulots, capelans ou encornets stockés, l'huile de foie de morue et les restes de morue qui traînent, ajoutent à l'odeur. Les médecins et l'aumônier qui visitent les navires ont rédigé des rapports épouvantables. Leur visite annuelle est très attendue car ils apportent le courrier qui a transité par Saint Pierre et Miquelon, c'est hélas la seule occasion de nettoyer le navire pour faire bonne impression.

   cabanes

Le commandement de ces voiliers est généralement bicéphale : un capitaine porteur diplômé au long cours est chargé de la marche du navire en route (sur les bancs il travaille comme les autres matelots) et un patron de pêche, subrécargue, (au salaire parfois supérieur au capitaine) chargé de la pêche sur les bancs. C'est lui qui par son expérience doit trouver la morue. Généralement il a commencé au bas de l'échelle comme mousse et ses années de campagne remplacent tous les diplômes. Les autres "gradés" du bord n'ont généralement que le titre, ils travaillent tous dans les doris et sur le pont comme les autres, à l'exception du saleur et de son aide qui travaillent en cale.

Ces trois-mâts emportent une douzaine de doris d'environ 5 mètres sur 1,80 de large et 0,80 de profondeur. (On trouve beaucoup d'environ dans les mesures des navires de cette époque construits bien souvent sans plan et tous différents les uns des autres). Chaque doris sur lequel embarquent 2 hommes mouillent à quelques distances du trois-mâts des lignes munies d'hameçons (les haims) pour pêcher la morue. Chaque matin, la douzaine de doris quitte le voilier pour rejoindre à la rame les bouées qui indiquent l'emplacement des lignes. Les conditions climatiques n'entrent pas en compte. Qu'il neige, pleuve ou vente, les doris partent, seules la brume ou une très forte tempête peuvent arrêter le travail (et encore). Seul moment de repos le 15 août pour la fête de la Vierge et pas toute la journée. La remontée des lignes, à main d'homme, dure plusieurs heures (3 kilomètres de ligne pour un doris). Seules les morues (le poisson) et quelques flétans sont embarqués, les autres poissons (le faux poisson) rejetés. Les morues sont débarquées sur le voilier où elles sont comptées par le patron, la rémunération de l'équipage du doris est dépendante de la pêche des 2 hommes.

Le travail des matelots (patron compris) continue avec le traitement du poisson : l'habillage de la morue. Les morues sont étêtées, éviscérées, lavées (par les mousses et novices), mises en cale, salées. Les hommes ont un poste bien précis dans la chaîne, ils n'en changent pas de la campagne. Les têtes sont mises de coté, pour récupérer les joues et la langue. Le foie est conservé par le gogotier pour extraire l'huile de foie de morue. Le travail ne s'arrête que lorsque le pont est vide de poisson et nettoyé sommairement. Les hommes disposent éventuellement de quelques minutes pour manger. Ensuite les lignes sont boëttées (environ 1 600 hameçons par doris) avec des capelans achetés à St Pierre, des encornets pêchés par l 'équipage ou avec des bulots pêchés tous les 2 ou 3 jours, avec de la viande pourrie. Les équipages de doris repartent en fin de journée pour remettre les lignes à l'eau. Ce n'est qu'ensuite et si tout le poisson a été traité que les hommes peuvent manger et dormir. Les seuls moments de repos sont pris lors des marées de cabanes ou marées de paradis lorsque le temps est si mauvais que le patron garde ses hommes à bord. Des escales interviennent quelquefois pour renouveler le stock de vivres, débarquer un malade ou débarquer une partie de la pêche. Ses escales sont réduites au minimum, mais quelle bordée si les matelots peuvent descendre à terre.

Lire sur le sujet le livre : Galériens des brumes et le livre : Le Grand Métier.

Ces trois-mâts ont été remplacés progressivement par des vapeurs pratiquant la pêche au chalut. Les conditions de confort s'améliorent mais pas obligatoirement celles de travail.

LES BANCS DE TERRE NEUVE

 

 Les bancs de Terre-Neuve

La région des bancs est située au large des côtes orientales du Canada, aux abords de l'île canadienne de Terre Neuve et des îles françaises de Saint Pierre et Miquelon, dans une zone de l'Atlantique nord où la mer est l'une des plus difficile du monde. Longue houle ou mer hachée, brume très fréquente, glace dérivante, icebergs, froid intense, pluie ou neige fréquente sont le quoditien de cette zone. La limite sud de dérive des icebergs est bien en dessous du Grand Banc.Le Titanic a heurté son iceberg à 100 miles environ au sud du Grand Banc.La partie sud des bancs est traversée par la ligne directe des paquebots Europe-Etats Unis et les risques de collision y sont très fréquents. Rappelons que les voiliers sont quasiment dépouvu d'éclairage, ce ne sont pas quelques lanternes qui permettent à un paquebot de les remarquer.

 

  Goélettes dans la glace dérivante

C'est une zone de hauts-fonds et sur cette zone des milliards de morues rencontrent des centaines de pêcheurs venus d'Europe, des Etats-Unis, du Canada pour une pêche très difficile mais très lucrative lorsque le cours de la morue salée est élevé. Les historiens estiment que des pêcheurs européens connaissaient cette zone de pêche bien avant la découverte officielle de l'Amérique par Christophe Colomb. La surpêche par des chalutiers de plus en plus puissants et peut être une élévation de la température de la mer ont entraînées une raréfaction de la morue. Pour protéger ses pêcheurs, le Canada a mis en place un système de quota de plus en plus draconien.La consommation de morue salée diminuant considérablement, les armateurs ont tenté la pêche avec des chalutiers congélateurs. La rentabilité étant trop incertaine, pour les Français la pêche à la morue sur les bancs de Terre Neuve n'existe plus.

D'autres zones de pêche à la morue ont également été exploitées, les abords de l'Islande, du Groenland, du Labrador, du Spizberg, la mer de Barentz, la Mer Blanche.

LES DORIS

Les premières pêches sur les bancs de Terre Neuve s'effectuèrent d'abord à partir du bord du voilier, puis les équipages prennent l'habitude de pêcher à partir de doris qui tous les soirs s'éloignent du bord pour aller, à quelques encablures du trois-mâts, mouiller des lignes relevées tous les matins. Ces doris à l'aspect rustique, inspirés des pirogues indiennes, sont maniés à la rame, même si un gréement léger permet d'installer une voile. Ces embarcations à fond plat de 5 mètres sur 1,80 et de 0,80 mètre de profondeur, permettent en enlevant les bancs de les empiler sur le pont du trois-mâts. Malgré leur petite taille, ces embarcations peuvent contenir 1800 kilos de poissons dans des conditions de stabilité convenable.

 

   

Deux hommes y prennent place, un patron de doris et un matelot appelé avant de doris. L'équipement est sommaire, une boussole rivée sur un banc, une boite de biscuits, un peu d'eau douce, quatre avirons et éventuellement un mât, une voile.

 Divers gréements de doris

 

Ces embarcations sont si pratiques que les premiers chalutiers continueront à les utiliser comme annexe et qu'elles continuent à être fabriquées, légèrement modifiées pour installer un moteur.

LE VAPEUR MARGUERITE-MARIE

 

Chalutier à vapeur construit à Dunkerque en 1905, aux Ateliers et Chantiers de France. Longueur 42,30 mètres, largeur 7,04 mètres, creux 3,56 mètres. Machine de 480 chevaux. Arrivé à Fécamp en 1906. Equipage de 28 à 30 hommes pour la pêche aux filets dérivants et 28 hommes pour Terre Neuve et l'Islande. Grande pêche à Terre Neuve en 1908, 1909, 1914, 1919, 1920 et 1922. En Islande, les autres années jusqu'en 1926. Pêche aux filets dérivants l'hiver puis toute l'année de 1926 à 1933. Lors d'une tempête en 1911 a subi de très sérieuses avaries. Vendu pour démolition en 1937 (source Jack Daussy).

Si les armateurs font construire ces bateaux neufs , ils utilisent également d'anciens bateaux de commerce, d'anciens remorqueurs sommairement reconverti à la pêche.

Les conditions de vie s'améliorent avec l'apparition de ces navires et des lois sociales obligent désormais les constructeurs et les armateurs à donner un peu plus de possibilités d'hygiène. Le chalut permet de remplir plus rapidement les cales du navire, ce qui lui permet d'effectuer 2 à 3 campagnes dans l'année, avec autant de relâche au port. Des escales deviennent nécessaires pour remplacer le stock de charbon. Saint Pierre et Miquelon, Saint Jean de Terre Neuve et la Nouvelle Ecosse vont devenir des escales obligatoires. Le temps de faire route vers ces destinations va permettre quelques repos aux équipages. Le double commandement va disparaître très progressivement au profit d'un Capitaine unique, breveté, et seul maître après Dieu. Cap'tain, Dieu, Grand Mât, le vieux, sont les sobriquets les plus couramment utilisés pour le désigner.

Si les manoeuvres des voiles ont disparu, de nouveaux métiers vont apparaître : mécaniciens, graisseurs, soutiers aux conditions de travail aussi difficiles que celles de leurs pères. Plus tard la radio va se généraliser et avec elle, les communications quasi-inexistantes jusqu'à alors vont se simplifier. Ces hommes, de quart à leur poste, échappent au travail sur le pont. Pour tous les autres, le travail du poisson continue à diriger la vie à bord. Le poisson commande et les journées de travail de 18, 20 heures succèdent aux journées de travail. La morue est toujours traitée de la même façon, il faudra attendre des dizaines d'années, avec l'arrivée des chalutiers congélateurs pour que soit modifiée le mode de conservation.

 

 

    Accueil